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IX LE RÊVE DE JEANNE

Tandis que le comte du Barry se rendait au Louvre, Jea

La nuit était venue, et, avec l’obscurité, le découragement descendait dans l’âme de la jeune fille.

Poisson ne revenait pas!… Le chevalier, le sauveur attendu, n’apparaissait pas!

Dans les ténèbres du vaste et somptueux salon qu’elle appelait son atelier, enfouie au fond d’une sorte de large divan, la tête cachée dans ses bras, Jea

À l’aube de la vie, elle se trouvait sous la menace d’un de ces orages qui ravagent une âme avec plus de violence qu’une tempête ne le fait d’une forêt.

Elle aimait!…

Qui?… Le roi de France.

Et cet amour, c’était l’absorption de son esprit et de son cœur dans une pensée unique, dans un sentiment dominateur.

L’heure est venue de jeter un rayon de lumière dans cette pensée, et d’éclairer en même temps ce sentiment. Faute de cette précaution qu’on voudra bien nous passer, notre récit risquerait de présenter des obscurités, – et nous tenons à être d’autant plus clair que plus nombreuses et plus diverses ont été les appréciations de l’histoire, du roman et du théâtre, sur cette étrange héroïne.

Jea

Mais il y avait aussi et surtout une inquiétude perpétuelle dans ce cœur, un insatiable désir de co

S’il nous est permis d’employer cette métaphore, nous dirons que Jea

Elle avait vu de près les hommes les plus spirituels et les plus beaux, les plus nobles et les plus riches, sans être touchée. Richesse, beauté, noblesse, elle voulait l’absolu de tout cela, et tous les jeunes hommes qu’elle avait étudiés présentaient une imperfection, une tare vite découverte par cet esprit analytique et perçant.

– Eh quoi! se disait-elle alors, serais-je donc simplement une orgueilleuse petite perso

Voilà ce que pensait cette fille extraordinaire, lorsqu’un soir celle qu’elle considérait comme sa mère, Mme Héloïse Poisson, lui dit en la regardant fixement:

– Viens, mon enfant, allons prier… nous aussi!

– Prier! s’exclama Jea

– Oui, prier, comme prie Paris tout entier, comme prie le royaume, du nord au midi…

– Prier!… Pourquoi? Pour qui?

– Pour le roi!…

Jea

Le spectacle que présentait Paris tenait du rêve et du prodige: il est demeuré unique dans les fastes de la France. Les rues étaient noires d’une foule énorme, incalculable; et l’aspect de cette foule était saisissant et ne ressemblait à aucun autre aspect de foule. Des fleuves d’hommes coulaient lentement et silencieusement vers des océans de peuple qui se formaient autour de chaque église. Un vaste murmure indistinct: on parlait bas, comme si Paris eût été la chambre d’un agonisant. Ici, là, un peu partout, de ce silence montait soudain un sanglot; et, alors, comme à un signal funèbre, les lamentations éclataient, puis tout retombait au silence. Les portes de toutes les églises étaient ouvertes, et les foules qui n’avaient pu entrer s’agenouillaient dans la rue, sous une petite pluie fine.

Quelle catastrophe avait donc frappé ce peuple? Quelle affreuse calamité le précipitait à cette crise de douleur, de larmes et de prières, qui demeure un des phénomènes les plus éto

Le roi était malade!…

Qui pourra jamais mesurer les espérances que le peuple avait dû placer en Louis XV! Ces espérances devaient être infinies comme ses misères, puisque sa douleur si vraie, si auguste et si touchante, éclata avec une telle force!

La déception devait être terrible. Elle porte un nom de to

Mais à l’époque dont nous parlons, Paris en était encore à l’espérance.

Et cette espérance souverainement naïve, cette espérance qui arrache au poète des larmes de compassion, qui stupéfie l’historien et déroute le philosophe, cette espérance d’une nation qui sortait à peine des tyra

Impressio

Pendant les quelques jours que durèrent les prières, elle s’exalta peu à peu. Il sembla que toute la douleur de la ville immense fût venue se cristalliser en elle. Son esprit, son cœur, toute sa pensée se do

Dès ce jour, la vie de Jea

Ce roi que tout un peuple avait pleuré, ce roi dont la convalescence arrachait à Paris des cris d’allégresse, ce roi qu’un chanso

Elle fut éblouie de ce rêve:

Aimer le roi de France!…

Être aimée du Bien-Aimé!…

Et lorsqu’il fit sa rentrée dans Paris, au milieu d’une multitude délirante, lorsqu’elle l’entrevit au fond de son carrosse doré, un peu pâle et souriant, dans le tumulte des cloches et du canon dans la gloire des épées nues qui l’enveloppaient de leurs éclairs, elle demeura toute saisie, toute raidie, les mains jointes, extasiée…

Voilà ce qu’était cet amour qui avait pris ses racines dans les profondes rêveries d’une imagination ardente et qui avait fleuri sous la rosée des larmes de tout un peuple.

Amour presque mystique à son début. Amour qui montait vers un symbole plutôt que vers un homme. Amour qui s’adressa à tout ce qu’il y avait de gloire supposée, de générosité espérée, de grandeur attendue dans cet être lointain, très au-dessus du monde, mystérieux presque et à demi fabuleux qu’on appelait: le roi!

Insistons-y: ce ne fut pas Louis que Jea

Ce fut le roi !

Et il est presque impossible à ceux qui, l’histoire en main, n’ont pas reconstitué une époque, d’imaginer ce que ce mot évoquait alors de puissance, de noblesse et de gloire.

Aujourd’hui, un roi n’est qu’un magistrat qu’on discute. Jusqu’à Louis XIII, le roi ne fut guère que le premier gentilhomme du royaume. Louis XIV instaura en France l’idée hyperbolique de roi, c’est-à-dire de l’homme qui est plus qu’un homme, de l’être phénoménal que nul ne songe à discuter et sur lequel on ose à peine lever les yeux; ce fut de cette idée à demi religieuse que Louis XV hérita.

Son aïeul ne lui laissa pas seulement un royaume; il lui légua l’idée de royauté.

Et c’est cela qu’aimait Jea

Celui qui représentait la divinité sur terre, presque divin lui-même et objet de l’adoration d’un peuple immense!

Voilà quel était son rêve!…

Un état d’âme, dans un roman, c’est un perso