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Je m'accoutumai à faire cette tâche les yeux fermés. C'était une question de survie. Mes mains d'aveugle émiettaient la galette et jetaient devant elles, au hasard. Une salve de «plouf plouf gloup gloup» me signalait que la trinité, semblable à une population affamée, avait suivi à la trace mes expériences de balistique alimentaire. Même ces bruits étaient ignobles, mais il m'eût été impossible de boucher mes oreilles.
Ce fut mon premier dégoût. C'est étrange. Je me souviens, avant l'âge de trois ans, d'avoir contemplé des grenouilles écrasées, d'avoir modelé de la poterie artisanale avec mes déjections, d'avoir détaillé le contenu du mouchoir de ma sœur enrhumée, d'avoir posé mon doigt sur un morceau de foie de veau cru – tout cela sans l'ombre d'une répulsion, animée par une noble curiosité scientifique.
Alors pourquoi la bouche des carpes provoqua-t-elle en moi ce vertige horrifié, cette consternation des sens, ces sueurs froides, cette obsession morbide, ces spasmes du corps et de l'esprit? Mystère.
Il m'arrive de penser que notre unique spécificité individuelle réside en ceci: dis-moi ce qui te dégoûte et je te dirai qui tu es. Nos perso
Dix ans plus tard, en apprenant le latin, je tombai sur cette phrase: Carpe diem.
Avant que mon cerveau ait pu l'analyser, un vieil instinct en moi avait déjà traduit: «Une carpe par jour.» Adage dégueulasse s'il en fut, qui résumait mon calvaire d'antan.
«Cueille le jour» était évidemment la bo
J'essayais de ne plus y penser. Hélas, il n'y a pas d'apprentissage plus difficile. Si nous étions capables de ne plus penser à nos problèmes, nous serions une race heureuse.
Autant dire à Blandine, dans la fosse de son supplice: «Allons, ne pense pas aux lions, voyons!»
Comparaison fondée: j'avais de plus en plus l'impression que c'était ma propre chair qui nourrissait les carpes. Je maigrissais. Après le déjeuner des poissons, on m'appelait à table; je ne pouvais rien avaler.
La nuit, dans mon lit, je peuplais l'obscurité de bouches béantes. Sous mon oreiller, je pleurais d'horreur. L'autosuggestion était si forte que les gros corps écailleux et flexibles me rejoignaient entre les draps, m'étreignaient – et leur gueule lippue et froide me roulait des pelles. J'étais l'impubère amante de fantasmes pisciformes.
Jonas et la baleine? Quel blagueur! Il était bien à l'abri dans le ventre cétacé. Si, au moins, j'avais pu servir de farce à la panse de la carpe, j'aurais été sauvée. Ce n'était pas son estomac qui me dégoûtait, mais sa bouche, le mouvement de valvule de ses mandibules qui me violaient les lèvres pendant des éternités nocturnes. A force de fréquenter des créatures dignes de Jérôme Bosch, mes insomnies naguère féeriques virèrent au martyre.
Angoisse a
Avoir trois ans n'apportait décidément rien de bon. Les Nippons avaient raison de situer à cet âge la fin de l'état divin. Quelque chose – déjà! – s'était perdu, plus précieux que tout et qui ne se récupérerait pas: une forme de confiance en la pére
J'avais entendu mes parents dire que, bientôt, j'irais à l'école maternelle japonaise: propos qui n'augurait que désastres. Quoi! Quitter le jardin? Me joindre à un troupeau d'enfants? Quelle idée!
Il y avait plus grave. Au sein même du jardin, il y avait une inquiétude. La nature avait atteint une sorte de saturation. Les arbres étaient trop verts, trop feuillus, l'herbe était trop riche, les fleurs explosaient comme si elles avaient trop mangé. Depuis la deuxième moitié du mois d'août, les plantes avaient la moue gavée des lendemains d'orgie. La force vitale que j'avais sentie contenue en toute chose était en train de se transformer en lourdeur.
Sans le savoir, je voyais se révéler à moi l'une des lois les plus effrayantes de l'univers: ce qui n'avance pas recule. Il y a la croissance et puis il y a la décrépitude; entre les deux, il n'y a rien. L'apogée, ça n'existe pas. C'est une illusion. Ainsi, il n'y avait pas d'été. Il y avait un long printemps, une montée spectaculaire des sèves et des désirs: mais dès que cette poussée était finie, c'était déjà la chute.
Dès le 15 août, la mort l'emporte. Certes, aucune feuille ne do
A trois ans, je ne savais rien de cela. J'étais à des a
Si j'en avais parlé avec autrui, on m'aurait expliqué le cycle des saisons. A trois ans, on ne se souvient pas de l'a
A deux ans, on ne remarque pas ces changements et on s'en fiche. A quatre ans, on les remarque, mais le souvenir de l'a
A trois ans, on est un Martien. Il est passio
Une hirondelle ne fait pas le printemps. A trois ans, on aimerait savoir à partir de quel nombre d'hirondelles on peut croire en quelque chose. Une fleur qui meurt ne fait pas l'automne. Deux cadavres de fleurs non plus, sans doute. Il n'empêche que l'inquiétude s'installe. A partir de combien d'agonies florales faudra-t-il, dans sa tête, tirer le signal d'alarme de la mort en marche?
Champollion d'un chaos grandissant, je me réfugiais dans le tête-à-tête avec ma toupie. Je sentais qu'elle avait des informations cruciales à me livrer. Hélas, je n'entendais pas son langage.
Fin août. Midi. C'est l'heure du supplice. Va nourrir les carpes.
Courage. Tu l'as fait tant de fois, déjà. Tu as survécu. Ce n'est qu'un très mauvais moment à passer.
Je prends les galettes de riz dans la remise. Je vais à l'étang de pierre. Le soleil perpendiculaire fait scintiller l'eau comme de l'aluminium. Cette surface lisse et brillante ne tarde pas à être gâchée par trois bonds successifs: Jésus, Marie et Joseph m'ont vue et sautent, ce qui est leur manière d'appeler les autres à table.
Quand ils ont fini de se prendre pour des poissons volants, ce qui, vu leur grosseur, est parfaitement obscène, ils installent leurs bouches ouvertes au ras de la flotte et attendent.
Je jette des fragments de bouffe. Le bouquet de gueules se lance dessus. Les tuyaux ouverts avalent. Lorsqu'ils ont dégluti, ils réclament de plus belle. Leur gorge est si béante qu'en se penchant un peu on y verrait jusqu'à leur estomac. En continuant à distribuer la pitance, je suis de plus en plus obnubilée par ce que la trinité me montre: normalement, les créatures cachent l'intérieur de leur corps. Que se passerait-il si les gens exhibaient leurs entrailles?
Les carpes ont enfreint ce tabou primordial: elles m'imposent la vision de leur tube digestif à l'air.
Tu trouves ça répugnant? A l'intérieur de ton ventre, c'est la même chose. Si ce spectacle t'obsède tellement, c'est peut-être parce que tu t'y reco
Et toi, que crois-tu être d'autre? Tu es un tube sorti d'un tube. Ces derniers temps, tu as eu l'impression glorieuse d'évoluer, de devenir de la matière pensante. Foutaise. La bouche des carpes te rendrait-elle si malade si tu n'y voyais ton miroir ignoble? Souviens-toi que tu es tube et que tube tu redeviendras.
Je fais taire cette voix qui me dit ces horreurs. Depuis deux semaines, j'affronte chaque midi le bassin des poissons et je constate que, loin de m'habituer à cette abomination, j'y suis de plus en plus sensible. Et si ce dégoût, que j'avais pris pour une minauderie débile, un caprice, était un message sacré? En ce cas, il faut que je l'affronte pour le comprendre. Il faut que je laisse parler la voix.
Regarde donc. Regarde de tous tes yeux. La vie, c'est ce que tu vois: de la membrane, de la tripe, un trou sans fond qui exige d'être rempli. La vie est ce tuyau qui avale et qui reste vide.
Mes pieds sont au bord de l'étang. Je les observe avec suspicion, je ne suis plus sûre d'eux. Mes yeux remontent et regardent le jardin. Il n'est plus cet écrin qui me protégeait, cet enclos de perfection. Il contient la mort.
Entre la vie – des bouches de carpes qui déglutissent – et la mort – des végétaux en lente putréfaction -, qu'est-ce que tu choisis? Qu'est-ce qui te do
Je ne réfléchis plus. Je tremble. Mes yeux rechutent vers les gueules des animaux. J'ai froid. J'ai un haut-le-cœur. Mes jambes ne me portent plus. Je ne lutte plus. Hypnotisée, je me laisse tomber dans le bassin.
Ma tête heurte le fond de pierre. La douleur du choc disparaît presque aussitôt. Mon corps, devenu indépendant de mes volontés, se retourne, et je me retrouve à l'horizontale, à mi-profondeur, comme si je faisais la planche un mètre sous l'eau. Et là, je ne bouge plus. Le calme se rétablit autour de moi. Mon angoisse a fondu. Je me sens très bien.