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– Ne bouge pas. Ne va surtout pas là où j'étais.

– Où étais-tu?

– A un mètre de toi, sur ta droite.

– Que t'est-il arrivé?

– Je suis en dessous de toi. Il y avait un caniveau ouvert, je suis tombé dedans.

Je regardai à côté de moi. Au milieu de la rue transformée en rivière, on ne distinguait aucune trappe. Mais à bien observer, on y voyait comme un tourbillon qui devait signaler l'ouverture des égouts.

– Tu es dans le miso, Papa? demandai-je avec hilarité.

– Oui, ma chérie, dit-il sereinement afin de ne pas m'affoler.

Il avait tort: il eût mieux fait de me paniquer. Je n'étais pas effrayée pour deux sous. Je trouvais cet épisode du plus haut comique et ne voyais pas où était le danger. Je fixais le trou d'eau qui l'avait englouti, m'émerveillant qu'il puisse me parler à travers ce rempart liquide: j'aurais voulu le rejoindre pour voir comment était son logis aquatique.

– Tu es bien, là où tu es, Papa?

– Ça va. Rentre à la maison, et dis à Maman que je suis dans les égouts, d'accord? me demanda-t-il avec tant de sang-froid que je ne compris pas l'urgence de ma mission.

– J'y vais.

Je tournai les talons et me mis à folâtrer.

En chemin, je m'arrêtai, frappée par une évidence: et si c'était ça, le métier de mon père? Mais oui, bien sûr! Consul, ça voulait dire égoutier. Il n'avait pas voulu me l'expliquer parce qu'il n'était pas fier de sa profession. Ce cachottier!

Je rigolai: j'avais enfin éclairci le mystère des activités paternelles. Il partait tôt chaque matin et revenait le soir sans que je sache où il allait. Désormais, j'étais au courant: il passait ses journées dans les canalisations.

A la réflexion, j'étais contente que mon père fasse un travail en rapport avec l'eau – car, pour être de l'eau sale, ce n'en était pas moins de l'eau, mon élément ami, celui qui me ressemblait le plus, celui dans lequel je me sentais le mieux, même si j'avais failli m'y noyer. N'était-il pas logique, d'ailleurs, que j'aie risqué de mourir dans celui des éléments qui parlait le mieux ma langue? Je ne savais pas encore que les amis étaient les meilleurs traîtres en puissance mais je savais que les choses les plus séduisantes étaient forcément les plus dangereuses, comme se pencher trop par la fenêtre ou se coucher au milieu de la rue.

Ces intéressantes pensées effacèrent jusqu'au souvenir de la mission que m'avait do

Mon père avait choisi une drôle de manière de me révéler son métier. Plutôt que de me l'expliquer, il m'avait emmenée sur son lieu de travail au fond duquel il s'était jeté en cachette, afin de mieux ménager ses effets. Sacré Papa! Ce devait être là, aussi, qu'il répétait ses leçons de nô, c'était pour cela que je ne l'avais jamais entendu chanter.

Assise sur le trottoir, je fabriquai un bateau en feuilles de ginkgo et le lâchai dans le courant. Je le poursuivis en trottinant. Bizarres, ces Nippons qui avaient besoin d'un Belge pour leurs égouts! Sans doute était-ce en Belgique qu'on trouvait les égoutiers les plus éminents. Enfin, tout ceci n'avait pas beaucoup d'importance. Le mois prochain, ce serait mon a

S'il n'y avait pas eu l'inondation, j'aurais joué à mon jeu préféré, que j'appelais le défi: cela consistait à se coucher au milieu de la rue, à chanter une chanson dans sa tête et à rester là jusqu'à la fin de la rengaine, sans bouger, quoi qu'il arrive. Je m'étais toujours demandé si je serais restée, en cas de passage d'une voiture: aurais-je eu le cran de ne pas quitter mon poste? Mon cœur battait très fort à cette idée.

Hélas, les rares fois que j'avais échappé à la surveillance adulte pour jouer au défi, il n'était venu aucun véhicule. Je n'avais donc pas eu la réponse à ma question scientifique.

Après ces multiples aventures mentales, physiques, souterraines et navales, j'arrivai à la maison. Je m'installai sur la terrasse et me mis à faire tourner ma toupie avec acharnement. Je ne sais pas combien de temps s'écoula de cette manière.

Ma mère finit par me voir.

– Ah, vous êtes rentrés, dit-elle.

– Je suis rentrée seule.

– Où est donc resté ton père?

– Il est à son travail.

– D est allé au consulat?

– Il est dans les égouts. Même qu'il m'avait demandé de te le dire.

– Quoi?

Ma mère sauta dans la voiture en m'ordo

– Enfin, vous voilà! gémit l'égoutier.

Comme elle ne parvenait pas à le hisser à la surface, elle appela à la rescousse quelques voisins, dont l'un eut la bo

Vu l'éto

La consigne fut de ne plus se promener à pied à travers les rues avant la fin du déluge.

L'idéal, quand il pleut sans cesse, c'est encore d'aller nager. Le remède contre l'eau, c'est beaucoup d'eau.

Je passais désormais ma vie au Petit Lac Vert. Nishio-san m'y accompagnait chaque jour, crampo

Je plongeais dans le lac et n'en sortais plus. Le moment le plus beau était l'averse: je remontais alors à la surface pour faire la planche et recevoir la sublime douche perpendiculaire. Le monde me tombait sur le corps entier. J'ouvrais la bouche pour avaler sa cascade, je ne refusais pas une goutte de ce qu'il avait à m'offrir. L'univers était largesse et j'avais assez de soif pour le boire jusqu'à la dernière gorgée.

L'eau en dessous de moi, l'eau au-dessus de moi, l'eau en moi – l'eau, c'était moi. Ce n'était pas pour rien que mon prénom, en japonais, comportait la pluie. A son image, je me sentais précieuse et dangereuse, inoffensive et mortelle, silencieuse et tumultueuse, haïssable et joyeuse, douce et corrosive, anodine et rare, pure et saisissante, insidieuse et patiente, musicale et cacophonique – mais au-delà de tout, avant d'être quoi que ce fût d'autre, je me sentais invulnérable.

On pouvait se protéger de moi en restant sous un toit ou un parapluie sans que cela me perturbe. A court ou à long terme, rien ne pouvait m'être imperméable. On pouvait toujours me recracher ou se blinder contre moi, je finirais néanmoins par m'infiltrer. Même dans le désert, on ne pouvait être absolument sûr de ne pas me rencontrer – et on pouvait être absolument sûr d'y penser à moi. On pouvait me maudire en me regardant continuer à tomber au quarantième jour du déluge sans que cela m'affecte davantage.

Du haut de mon expérience antédiluvie

Mon enfance pluvieuse s'épanouissait au Japon comme un poisson dans l'eau.

Lassée par mes interminables noces avec mon élément, Nishio-san finissait par m'appeler:

– Sors du lac! Tu vas fondre!

Trop tard. J'avais déjà fondu depuis longtemps.

Août. «Mushiatsui », se plaignait Nishio-san. En effet, la chaleur était celle d'une étuve. Liquéfactions et sublimations se succédaient à un rythme insoutenable. Mon corps amphibie se réjouissait. Il était bien le seul.

Mon père trouvait infernal de chanter par cette chaleur. Lors des représentations en pleine nature, il espérait la pluie afin qu'elle interrompît le spectacle. Je l'espérais aussi, non seulement parce que ces heures de m'accablaient d'e

Je jouais à mentir à ma sœur. Tout était bon pourvu que ce fût inventé.

– J'ai un âne, lui déclarai-je. Pourquoi un âne? La seconde d'avant, je ne savais pas ce que j'allais dire.

– Un vrai âne, poursuivis-je au hasard, avec un grand courage face à l'inco

– Qu'est-ce que tu racontes? finit par dire Juliette.

– Oui, j'ai un âne. Il vit dans une prairie. Je le vois quand je vais au Petit Lac Vert.

– Il n'y a pas de prairie.

– C'est une prairie secrète.

– Il est comment, ton âne?

– Gris, avec de longues oreilles. Il s'appelle Kaniku, inventai-je.

– Comment sais-tu qu'il s'appelle comme ça?

– C'est moi qui lui ai do

– Tu n'as pas le droit. Il n'est pas à toi.

– Si, il est à moi.

– Comment sais-tu qu'il est à toi et pas à quelqu'un d'autre?

– Il me l'a dit. Ma sœur s'esclaffa.

– Menteuse! Les ânes, ça ne parle pas. Zut. J'avais oublié ce détail. Je m'obstinai néanmoins:

– C'est un âne magique qui parle.

– Je ne te crois pas.

– Tant pis pour toi, conclus-je avec hauteur.

Je me répétai intérieurement: «La prochaine fois, je dois me rappeler que les animaux, ça ne parle pas.»