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Il se trompait. Le vieux maître avait eu parfaitement raison. Il ne tarda pas à débusquer, au fond de la large poitrine de l'étranger, un organe de premier ordre.
– Vous êtes un chanteur remarquable, dit-il à mon père qui entre-temps avait appris le japonais. Je vais donc compléter votre formation et vous apprendre à danser.
– A danser…? Mais, honorable maître, regardez-moi! balbutia le Belge en montrant son épaisse silhouette pataude.
– Je ne vois pas où est le problème. Nous commencerons la leçon de danse demain matin, à cinq heures.
Le lendemain, au terme du cours, ce fut au tour du professeur d'être consterné. En trois heures, malgré sa patience, il ne parvint pas à arracher à l'auteur de mes jours le moindre mouvement qui ne fût navrant de gaucherie et de balourdise.
Poli et attristé, le Trésor vivant conclut par ces mots:
– Nous allons faire une exception pour vous. Vous serez un chanteur de nô qui ne dansera pas.
Plus tard, mort de rire, le vieux maître ne manquerait pas de raconter à ses choristes à quoi ressemblait un Belge qui apprenait la danse de l'éventail.
Le piètre danseur devint cependant un artiste sinon époustouflant, du moins appréciable. Comme il était le seul étranger au monde à posséder ce talent, il devint célèbre au Japon sous le nom qui lui est resté: «le chanteur de nô aux yeux bleus». Tous les jours, durant les cinq a
A deux ans et demi, je ne savais rien de cette histoire. Je n'avais aucune idée de la façon dont mon père occupait ses journées. Le soir, il rentrait à la maison. J'ignorais d'où il venait.
– Qu'est-ce qu'il fait, Papa? demandai-je un jour à ma mère.
– Il est consul.
Encore un mot inco
Vint l'après-midi du spectacle a
Comme les autres spectateurs, nous reçûmes chacun un coussin dur pour nous y agenouiller. L'endroit était très beau et je me demandais bien ce qui allait se passer.
L'opéra commença. Je vis mon père entrer sur scène avec l'extrême lenteur requise. Il portait un costume superbe. Je ressentis une grande fierté d'avoir un géniteur aussi bien vêtu.
Puis il se mit à chanter. Je réprimai une expression de terreur. Quels étaient donc ces sons bizarres et effrayants qui sortaient de son ventre? Quelle était cette langue incompréhensible? Pourquoi la voix paternelle s'était-elle transformée en cette plainte méco
– Qu'est-ce qu'il a, Papa? chuchotai-je à ma mère qui m'ordo
Etait-ce chanter? Quand Nishio-san me chantait des comptines, ça me plaisait. Là, les bruits qui sortaient de la bouche de mon père, je ne savais si ça me plaisait; je savais seulement que ça m'épouvantait, que je paniquais, que j'aurais voulu être ailleurs.
Plus tard, bien plus tard, j'ai appris à aimer le nô, à l'adorer, comme l'auteur de mes jours qui eut besoin d'apprendre à le chanter pour l'aimer à la folie. Mais un spectateur inculte et sincère qui entend du nô pour la première fois ne peut éprouver qu'un profond malaise, comme l'étranger qui mange pour la première fois l'âpre prune marinée au sel du petit déjeuner traditio
Je vécus un après-midi redoutable. A la peur initiale succéda l'e
Mon père, agenouillé pour ne pas danser, psalmodiait son interminable mélopée. Je me demandais ce qu'il se passait dans sa tête. Autour de moi, le public japonais l'écoutait avec impassibilité, signe qu'il chantait bien.
Au coucher du soleil, le spectacle s'acheva enfin. L'artiste belge se leva et quitta la scène beaucoup plus vite que la tradition ne l'autorisait, et ce pour une raison technique: pour un corps nippon, rester à genoux pendant des heures ne pose aucun problème, alors que les jambes paternelles s'étaient profondément endormies. Il n'avait pas d'autre choix que de courir vers les coulisses pour s'y effondrer à l'abri des regards. De toute façon, au nô, le chanteur ne revient pas sur scène récolter les applaudissements, lesquels sont d'ailleurs toujours aussi peu nourris. Ovatio
Le soir, mon père me demanda ce que j'avais pensé de la représentation. Je répondis par une question:
– C'est ça, être consul? C'est chanter? Il rit.
– Non, ce n'est pas ça.
– C'est quoi, alors, consul?
– C'est difficile à expliquer. Je te dirai quand tu seras plus grande.
«Ça cache quelque chose», pensai-je. Il devait avoir des activités compromettantes.
Quand j'avais un Ttntin ouvert sur les genoux, perso
J'adorais le passage où Jésus pardo
J'adorais rester des journées entières sur la terrasse, à regarder le ciel s'acharner sur la terre. Je jouais à l'arbitre de ce match cosmogonique, comptant les points. Les nuages étaient beaucoup plus impressio
– Vas-y, rosse-moi, envoie-moi ton stock de munitions, mets-y la gomme, aplatis-moi, je ne dirai rien, je ne gémirai pas, il n'y a perso
Parfois, je quittais mon abri pour venir me coucher sur la victime et partager son sort. Je choisissais le moment le plus fascinant, celui de l'averse – le pugilat ultime, la phase du combat où le tueur frappe à la gueule au rythme de la grêle, sans s'arrêter, en un fracas retentissant de carcasse qui éclate.
J'essayais de garder les yeux ouverts pour regarder l'e
Nishio-san venait me chercher pour me forcer à me mettre à l'abri sous le toit de la terrasse.
– Tu es folle, tu vas tomber malade.
Pendant qu'elle enlevait mes vêtements trempés et me frictio
Il pouvait arriver que la pluie l'emporte. Cette victoire provisoire s'appelait inondation.
Le niveau d'eau monta dans le quartier. Ce genre de phénomène se produisait chaque été, dans le Kansai, et n'était pas considéré comme une catastrophe: c'était un rituel prévu et en vue duquel on s'organisait, en laissant par exemple les ô-miso (les honorables caniveaux) grands ouverts dans les rues.
En voiture, il fallait rouler lentement afin d'éviter les trop fortes projections. J'avais l'impression d'être en bateau. La saison des pluies me ravissait à plus d'un titre.
Le Petit Lac Vert avait presque doublé d'étendue, engloutissant les azalées des environs. J'avais deux fois plus de place pour nager et je trouvais délicieusement étrange d'avoir parfois un buisson fleuri sous le pied.
Un jour, profitant d'une accalmie passagère, mon père voulut se promener dans le quartier.
– Tu viens avec moi? demanda-t-il en me tendant la main.
Ça ne se refusait pas.
Nous partîmes donc tous les deux marcher dans les ruelles inondées. J'adorais me promener avec mon père qui, perdu dans ses pensées, me laissait faire les bêtises que je voulais. Jamais ma mère ne m'eût autorisée à sauter à pieds joints dans les torrents du bord de la rue, mouillant ma robe et le pantalon paternel. Lui, il ne s'en apercevait même pas.
C'était un vrai quartier japonais, calme et beau, bordé de murs coiffés de tuiles nip-pones, avec les ginkgos qui dépassaient des jardins. Au loin, la ruelle se transformait en un chemin qui serpentait dans la montagne vers le Petit Lac Vert. C'était mon univers: il m'y fut do
Je regardai à côté de moi: il n'y avait plus perso
Une angoisse sans nom s'empara de moi: comment un homme pouvait-il se volatiliser ainsi? Les êtres étaient-ils des choses si précaires que l'on puisse les perdre sans motif et sans explication? En un clin d'oeil, un tel monument humain pouvait-il disparaître?
Soudain, j'entendis la voix paternelle qui m'appelait – d'outre-tombe, à n'en pas douter, car j'avais beau regarder autour de moi, il n'était pas là. Sa voix semblait traverser un monde avant de me parvenir.
– Papa, où es-tu?
– Je suis là, répondit-il calmement.
– Où, là?