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L’accent de Louis exprimait une telle rage, un si immense désir de vengeance, que Raoul, vraiment ému, réfléchissait.
– Tu me réserves, dit-il après un bon moment, un rôle abominable.
– Mon neveu aurait-il des scrupules? demanda Clameran du ton le plus goguenard.
– Des scrupules… pas précisément; cependant, j’avoue…
– Quoi! Que tu as envie de reculer? C’est un peu tard t’y prendre. Ah! ah!… Monsieur veut toutes les jouissances du luxe, de l’or plein les poches, des chevaux de race, enfin tout ce qui brille et tout ce qui fait envie… seulement, monsieur désire rester vertueux. Il fallait naître avec des rentes alors. Imbécile!… As-tu jamais vu des gens comme nous puiser des millions aux sources pures de la vertu? On pêche dans la boue, mon neveu, et on se débarbouille après.
– Je n’ai jamais été assez riche pour être ho
Cette résistance qu’il taxait d’absurde, de ridicule, exaspérait au dernier point Louis de Clameran.
Enfin, après d’interminables débats, tout fut réglé à leur commune satisfaction, et ils se séparèrent avec force poignées de main.
Hélas! Mme Fauvel et sa nièce ne devaient pas tarder à ressentir les effets de l’accord des deux misérables.
Tout se passa de point en point comme l’avait prévu et arrêté Louis de Clameran.
Une fois encore, et précisément lorsque Mme Fauvel osait enfin respirer, la conduite de Raoul changea brusquement. Ses dissipations recommençaient de plus belle.
Jadis, Mme Fauvel avait pu se demander: où dépense-t-il tout l’argent que je lui do
Raoul affichait des passions insensées; il se montrait partout, vêtu comme ces jeunes gandins qui font les délices du boulevard, on le voyait aux premières représentations dans des avant-scènes, et aux courses en voiture à quatre chevaux.
Aussi, jamais il n’avait eu de si pressants, de si impérieux besoins d’argent: jamais Mme Fauvel n’avait eu à se défendre contre des exigences si exorbitantes et si répétées.
À ce train, les ressources avouables de Mme Fauvel et de sa nièce furent promptement à bout. En un mois, le misérable dissipa leurs économies. Alors, elles eurent recours à tous les expédients honteux des femmes dont les dépenses secrètes sont la ruine d’une maison. Elles réalisèrent sur toutes choses de flétrissantes économies. On fit attendre les fournisseurs, on prit à crédit. Puis elles gonflèrent les factures ou même en inventèrent. Elles se supposaient, l’une et l’autre, des fantaisies si coûteuses, que M. Fauvel leur dit une fois en souriant: – Vous devenez bien coquettes, mesdames!… Le jour vint, cependant, où Madeleine et sa tante se trouvèrent aussi dénuées de tout l’une que l’autre.
La veille, Mme Fauvel avait eu quelques perso
Raoul se présenta ce jour-là. Jamais, à ce qu’il prétendit, il ne s’était trouvé dans un embarras si grand; il lui fallait absolument deux mille francs.
On eut beau lui expliquer la situation, le conjurer d’attendre, il ne voulut rien entendre, il fut terrible, impitoyable.
– Mais je n’ai plus rien, malheureux, répétait Mme Fauvel, désespérée, plus rien au monde, tu m’as tout pris. Il ne me reste que mes bijoux, les veux-tu? S’ils peuvent te servir, prends-les.
Si grande que fût l’impudence du jeune bandit, il ne put s’empêcher de rougir.
Mais il avait promis; mais il savait qu’une main puissante arrêterait ces pauvres femmes au bord du précipice, mais il voyait la fortune, une grande fortune, au bout de toutes ces infamies, qu’il se promettait d’ailleurs de racheter plus tard.
Il se roidit donc contre son attendrissement, et c’est d’une voix brutale qu’il répondit à sa mère:
– Do
Et, telle était l’atroce gêne de ces deux femmes qu’entourait un luxe princier, dont dix domestiques attendaient les ordres, dont les chevaux attelés piaffaient dans la cour, qu’elles conjurèrent Raoul de leur apporter quelque chose de ce que lui prêterait le Mont-de-Piété, si peu que ce fût.
Il promit et tint parole.
Mais on lui avait montré une ressource nouvelle, une mine à exploiter; il en abusa.
Une à une, toutes les parures de Mme Fauvel suivirent les diamants, et, ses bijoux épuisés, ceux de Madeleine partirent.
Mme Fauvel, pour se défendre des misérables qui s’acharnaient après elle, n’avait que ses prières et ses larmes; c’était peu.
Seulement, ces révoltantes extorsions amenaient parfois de telles crises, que Raoul ému, bouleversé, était pris, pour lui-même, d’horreur et de dégoût.
– Le cœur me manque, disait-il à son oncle, je suis à bout. Volons à main armée, je le veux bien; mais égorger deux malheureuses que j’aime, c’est plus fort que moi!
Clameran ne semblait nullement s’éto
– C’est triste, répondait-il, je le sais bien, mais nécessité n’a pas de loi. Allons, un peu d’énergie et de patience, nous touchons au but.
Ils en étaient plus proches que ne le supposait Clameran. Vers la fin du mois de novembre, Mme Fauvel se sentit si bien à la veille d’une catastrophe, que l’idée lui vint de s’adresser au marquis.
Elle ne l’avait pas revu depuis qu’à son retour d’Oloron, il était venu lui a
Elle hésita avant de parler à sa nièce de ce projet, redoutant une vive opposition.
À sa grande surprise, Madeleine l’approuva.
– Plus tôt tu verras monsieur de Clameran, dit-elle à sa tante, mieux cela vaudra.
En conséquence, le surlendemain même, Mme Fauvel arrivait à l’hôtel du Louvre, chez le marquis, prévenu à l’avance par un billet.
Il la reçut avec une politesse froide et étudiée, en homme qui a été méco
Il parut indigné de la conduite de son neveu, et même, à un moment, il laissa échapper un juron, disant qu’il aurait raison de ce drôle.
Mais quand Mme Fauvel lui eut appris que s’il s’adressait sans cesse à elle, c’est qu’il ne voulait rien lui demander à lui, Clameran semblait confondu.
– Ah! s’écria-t-il, c’est trop d’audace, aussi! Le misérable! Je lui ai, depuis quatre mois, remis plus de vingt mille francs, et si j’ai consenti à les lui do
Et voyant sur la figure de Mme Fauvel une surprise qui ressemblait à un doute, Louis se leva, ouvrit son secrétaire et en sortit des reçus de Raoul qu’il montra. Le total de ces reçus s’élevait à vingt-trois mille cinq cents francs.
Mme Fauvel était anéantie.
– Il a eu de moi près de quarante mille francs, dit-elle, c’est donc soixante mille francs au moins qu’il a dépensés depuis quatre mois.
– Ce serait incroyable, répondit Clameran, s’il n’était amoureux, à ce qu’il dit.
– Mon Dieu! que font donc ces créatures de tout l’argent qu’on dépense pour elles?…
– Voilà ce qu’on n’a jamais pu savoir…
Il paraissait très sincèrement plaindre Mme Fauvel; il lui promit que, ce soir même, il verrait Raoul, qu’il saurait bien ramener à des sentiments meilleurs. Puis, après de longues protestations, il finit par mettre sa fortune entière à sa disposition.
Mme Fauvel refusa ses offres, mais elle en fut touchée, et en rentrant elle disait à sa nièce:
– Peut-être nous sommes-nous trompées, peut-être n’est-ce pas un mauvais homme…
Madeleine hocha tristement la tête. Ce qui arrivait, elle l’avait prévu; le beau désintéressement du marquis, c’était la confirmation de ses pressentiments.
Raoul, lui, était allé chez son oncle, chercher des nouvelles. Il le trouva radieux.
– Tout marche à souhait, mon neveu, lui dit Clameran; tes reçus ont fait merveille. Ah! tu es un solide partenaire et je te dois les plus chaudes félicitations. Quarante mille francs en quatre mois?
– Oui, répondit négligemment Raoul, c’est à peu près ce que m’a prêté le Mont-de-Piété.
– Peste! tu dois avoir de belles économies, car la demoiselle des Délassements n’est, je l’imagine, qu’un prétexte?