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M. André Fauvel est un homme de cinquante ans environ, de taille moye
Jamais une seule de ses actions n’a démenti l’expression de bonté de son visage. Il a l’air ouvert, l’œil vif et franc, la lèvre rouge et bien épanouie. Né aux environs d’Aix, il retrouve, quand il s’anime, un léger accent provençal qui do
La nouvelle portée par le garçon l’avait ému, car, lui d’ordinaire assez rouge, il était fort pâle.
– Que me dit-on? demanda-t-il aux employés qui s’écartaient respectueusement devant lui, qu’arrive-t-il?
La voix de M. Fauvel rendit au caissier l’énergie factice des grandes crises; le moment décisif et redouté était arrivé; il se leva et s’avança vers son patron.
– Monsieur, commença-t-il, ayant pour ce matin le remboursement que vous savez, j’ai, hier soir, envoyé prendre à la Banque trois cent cinquante mille francs.
– Pourquoi hier, monsieur? interrompit le banquier. Il me semble que cent fois je vous ai ordo
– Je le sais, monsieur, j’ai eu tort, mais le mal est fait. Hier soir j’ai serré ces fonds, ils ont disparu, et cependant la caisse n’a pas été forcée.
– Mais vous êtes fou! s’écria M. Fauvel, vous rêvez!
Ces quelques mots anéantissaient toute espérance, mais l’horreur même de la situation do
C’est presque sans trouble apparent qu’il répondit:
– Je ne suis pas fou, par malheur, je ne rêve pas, je dis ce qui est.
Cette placidité dans un tel moment parut exaspérer M. Fauvel. Il saisit Prosper par le bras, et le secouant rudement:
– Parlez! cria-t-il, parlez! qui voulez-vous qui ait ouvert la caisse?
– Je ne puis le dire.
– Il n’y a que vous et moi qui sachions le mot; il n’y a que vous et moi qui ayons une clé!
C’était là une accusation formelle, du moins tous les auditeurs le comprirent ainsi.
Pourtant, le calme effrayant du caissier ne se démentit pas. Il se débarrassa doucement de l’étreinte de son patron, et, bien lentement, il dit:
– En effet, monsieur, il n’y a que moi qui aie pu prendre cet argent…
– Malheureux!
Prosper se recula, et, les yeux obstinément attachés sur les yeux de M. André Fauvel, il ajouta:
– Ou vous!
Le banquier eut un geste de menace, et on ne sait ce qui serait arrivé si tout à coup on n’avait entendu à la porte, do
Un client voulait absolument entrer, malgré les protestations des garçons, et, en effet, il entra. C’était M. de Clameran.
Tous les employés réunis dans le bureau se tenaient debout, immobiles, glacés; le silence était profond, sole
Le maître de forges ne voulut rien voir. Il s’avança, toujours le chapeau sur la tête, et du même ton impertinent, il dit:
– Il est dix heures passées, messieurs.
Perso
– Enfin! monsieur! s’écria-t-il, je vous trouve, et c’est vraiment fort heureux. Déjà une fois, ce matin, je me suis présenté, la caisse n’était pas ouverte, le caissier n’était pas arrivé; vous étiez absent.
– Vous vous trompez, monsieur, j’étais dans mon cabinet.
– On m’a cependant affirmé le contraire, et tenez, c’est monsieur que voici qui me l’a assuré.
Et du doigt le maître de forges désignait Cavaillon.
– Cela d’ailleurs importe peu, reprit-il; je reviens, et cette fois non seulement la caisse est fermée, mais on me refuse l’entrée des bureaux. Bien m’en a pris de violer la consigne; vous allez me dire si je puis, oui ou non, retirer mes fonds.
M. Fauvel écoutait tremblant de colère; de blême il était devenu cramoisi; pourtant il se contenait.
– Je vous serais obligé, monsieur, dit-il enfin d’une voix sourde, de vouloir bien m’accorder un délai.
– Il me semble que vous m’aviez dit…
– Oui, hier. Mais ce matin, à l’instant, j’apprends que je suis victime d’un vol de trois cent cinquante mille francs.
M. de Clameran s’inclina ironiquement.
– Et faudra-t-il attendre bien longtemps? demanda-t-il.
– Le temps d’aller à la Banque.
Aussitôt, tournant le dos au maître de forges, M. Fauvel revint à son caissier.
– Préparez un bordereau, lui dit-il; envoyez au plus vite; qu’on pre
Prosper ne bougea pas.
– M’avez-vous entendu? répéta le banquier près d’éclater.
Le caissier tressaillit; on eût dit qu’il sortait d’un songe.
– Envoyer est inutile, répondit-il froidement, la créance de monsieur est de trois cent mille francs, et il ne nous reste pas cent mille francs à la Banque.
Cette réponse, on eût juré que M. de Clameran l’attendait, car il murmura:
– Naturellement…
Il ne prononça que ce mot; mais sa voix, son geste, sa physionomie signifiaient clairement: «La comédie est bien jouée, mais c’est une comédie, et je n’en suis pas dupe.»
Hélas! pendant que le maître de forges laissait ainsi percer brutalement son opinion, les employés, après la réponse de Prosper, ne savaient que penser.
C’est que Paris, à ce moment, venait d’être éprouvé par d’éclatants sinistres financiers. La tourmente de la spéculation avait fait chanceler de vieilles et solides maisons. On avait vu des hommes honorables et des plus fiers aller de porte en porte implorer aide et assistance.
Le crédit, cet oiseau rare du calme et de la paix, hésitait à se poser, prêt à ouvrir ses ailes au moindre bruit suspect.
C’est dire que cette idée d’une comédie convenue à l’avance entre le banquier et son caissier pouvait fort bien se présenter à l’esprit de gens, sinon prévenus, au moins très à même de comprendre tous les expédients qui, en faisant gagner du temps, peuvent assurer le salut.
M. Fauvel avait trop d’expérience pour ne pas deviner l’impression produite par la phrase de Prosper; il lisait le doute le plus mortifiant dans tous les yeux.
– Oh! soyez tranquille, monsieur, dit-il vivement à M. de Clameran; ma maison a d’autres ressources, veuillez prendre patience, je reviens.
Il sortit, monta jusqu’à son cabinet, et, au bout de cinq minutes, reparut tenant à la main une lettre et une liasse de titres.
– Vite, Couturier, dit-il à un de ses employés, prenez ma voiture qu’on attelle, et allez avec monsieur jusque chez monsieur de Rothschild. Vous remettrez la lettre et les titres que voici, et, en échange, on vous comptera trois cent mille francs que vous do
Le désappointement du maître de forges était visible; il sembla vouloir excuser son impertinence.
– Croyez, monsieur, commença-t-il, que je n’avais aucune intention offensante. Voici des a
– Assez, monsieur, interrompit le banquier, je n’ai que faire de vos excuses. Il n’y a, en affaires, ni co
Puis se tournant vers les employés qu’avait attirés la curiosité:
– Quant à vous, messieurs, dit-il, veuillez regagner vos bureaux.
En un moment la pièce qui précède la caisse fut vide. Seuls les commis qui y travaillent y étaient restés, et assis devant leur pupitre, le nez sur leur papier, ils semblaient absorbés par leur besogne.
Encore sous le coup des rapides événements qui venaient de se succéder, M. André Fauvel se promenait de long en large, agité, fiévreux, laissant par intervalles échapper quelque sourde exclamation.
Prosper, lui, était resté debout, appuyé à la cloison. Pâle, anéanti, les yeux fixes, il paraissait avoir perdu jusqu’à la faculté de penser.
Enfin, après un long silence, le banquier s’arrêta devant Prosper; il avait pris son parti et arrêté ses déterminations.