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J'ai passé trois jours entre ma chambre et la grande terrasse de l'hôtel, qui surplombait le Nil. Le cadre était splendide, je peux dire ça. Bon. Mais moi, non.
Il allait bien falloir que je trouve quelque chose, pourtant. J'avais décidé de payer ma chambre tous les deux jours avec ma Carte bleue, pour savoir précisément à quel moment Clémentine me couperait les vivres (si au bout de trois semaines je m'apercevais que je ne pouvais pas payer et qu'on me jetait en prison au fin fond de l'Egypte, ce serait le pompon). En attendant ce jour fatidique, je pensais de toutes mes forces – tout en essayant de ne pas réfléchir. Ce qui n'est pas commode.
Je ne pouvais pas retourner vers la civilisation dans cet état, sans courage et sans armes – je me ferais écraser comme une punaise avant d'être sorti de Roissy. Et si je trouvais des armes par terre, par miracle, comment ferais-je pour aller combattre et m'amuser à la foire du Trône, par exemple, sans Pollux? J'étais dans une impasse et, au fond de l'Egypte, je me sentais physiquement dans une impasse, le dos au barrage.
Toutefois, je n'étais pas venu jusqu'ici pour rien. J'avais récolté pas mal de trucs en route, plus ou moins consciemment. Il fallait maintenant les assembler, ou du moins les regrouper en vrac près de moi et les fourrer dans un sac. Je ne distinguais rien de précis, je ne voyais même rien, mais j'entrevoyais – c'est encourageant.
Pour penser sans réfléchir, je me tournais vers les souvenirs. N'importe lesquels, pourvu que ça mousse.
Ma sœur Pascale m'avait expliqué un jour l'une des raisons probables de la longue crise d'anorexie qui l'avait laissée rachitique au bout de l'adolescence. Nous étions tout petits lorsque ma mère était venue nous a
La dernière fois que j'avais vu Véronique, mon amie qu'un fiancé jaloux avait étranglée avec un câble d'ante
J'ai repensé au monstre qui avait dévasté ma cuisine, taché ma moquette, et qui refusait de se laisser refouler. Vu d'Assouan, c'était moins cauchemardesque. Presque drôle, même. C'était une pensée agréable, en tout cas, puisque ce moment était passé. À la limite, je préférais nie souvenir de cette Peau-d'Âne enragée plutôt que d'une petite grimace de Pollux sur la plage, ça me rendait moins triste. Cette salope de Perfidie qui m'avait scié les poignets au commissariat, mon pantalon lacéré après la soirée chez ma sœur, mon cri d'épouvanté en découvrant Laure toute nue dans ma baignoire, tout cela n'avait plus grande importance. (Le poncif du bateau et de son sillage qui s'estompe dans le lointain fonctio
Quant aux souvenirs de Pollux, à toutes ces images arrêtées, ces instants lumineux qui émergeaient des dix-sept jours que j'avais passés avec elle, ils m'adoucissaient, finalement. Un peu comme sa 4L Majorette rouge. C'était tout ce que je gardais d'elle – et tout ce que je savais d'elle: des fragments récoltés en surface, des aperçus. Je ne la co
L'idéal, ce serait de généraliser, et de continuer. Mais c'est ici que je bloquais. Je ne savais pas comment aborder l'ensemble, ce qui m'attendait dehors (les gens, les voitures, les e
Du coin de l'œil, j'ai aperçu la télécommande, posée sur la table de nuit. Regarder la télé? Très drôle. Je vais me laisser hypnotiser, opiumiser par des âneries pour oublier mes problèmes? M'évader, comme ils disent avec tant de cynisme? Attendre la mort les yeux braqués sur un écran? Mais les voies d'Oscar sont impénétrables. Elle est bien là, cette télécommande, près de moi. Et si cette télécommande est là, s'il n'y a rien d'autre dans cette chambre, c'est probablement que je dois m'en servir. Ne pas chercher à comprendre, surtout. Les voies du hasard sont impénétrables. Je vais allumer la télé, tant pis.
Je n'avais rien d'autre à faire pour éviter de réfléchir, de toute manière.
REGARDEZ LA TÉLÉ
C'était un reportage sur les chameaux. Le commentaire était dit en anglais, avec un fort accent oriental. Il ne s'agissait pas de n'importe quels chameaux. Ces chameaux-là n'avaient rien à voir avec ceux que j'avais croisés près des grands sites touristiques, depuis mon arrivée en Egypte («Tu veux la promenade de chameau? Dix livres, pas cher»), ni avec ceux des caravanes qui traversent le Sahara. Il s'agissait de chameaux sauvages (ou de dromadaires sauvages, peut-être) qui vivaient, d'après ce que j'ai compris en prenant le documentaire en route, en Australie. On trouve des chameaux à l'état sauvage en Australie, première nouvelle. La suite n'était pas moins déconcertante.
Un chameau sauvage vit paisiblement au cœur de l'Australie, accompagné des quelques femelles qui constituent son harem de chameau. Jusque-là, rien que de très banal, nombreuses sont les espèces qui ont adopté ce système injuste – ne citons que le coq et ses poules, même si le fermier n'est pas étranger à cette affaire. Mais soudain, voici que s'approche un rival. Sûr de lui, arrogant, majestueux – et solitaire, pourtant. Nul ne sait ce qui l'a éloigné de ses chamelles, ou ce qui les a fait fuir, mais le fait est qu'il erre seul. Étrange nature… Que cherche-t-il? Nous le savons tous. Il cherche, mais oui, à prendre la place de son bienheureux congénère. Déjà, il avance vers lui d'un pas conquérant et vient le défier. Animal fier, animal d'ho