Страница 76 из 96
53
Pendant les dix jours suivants, nous ne nous sommes pratiquement pas quittés. Étant do
De ces dix jours, je ne garde en mémoire que des instants, des images presque fixes – et un sentiment global de facilité et de plaisir d'être.
Nous sommes allongés devant la télé, chez elle, vers deux ou trois heures du matin, nos jambes se touchent, nous regardons Star Trek en mangeant du chocolat et en buvant du jus d'orange.
Chez elle encore, nous jouons à nous poser des questions de Trivial Pursuit, sans le plateau, chacun notre tour. Elle est couchée dans son lit, je suis allongé par terre à plat ventre. Elle veut me battre coûte que coûte, mais je suis extrêmement fort.
Je suis allé l'attendre devant chez le dentiste, sans qu'elle le sache. Je suis assis sur un plot en ciment, sous la pluie, à une cinquantaine de mètres de la porte de l'immeuble, sur le trottoir qu'elle devra emprunter pour retourner vers le métro. Elle sort. Je la vois venir, tête basse, l'air préoccupé, seule. Quand elle relève les yeux et m'aperçoit, son visage s'illumine instantanément – une joie réflexe, une expression sur laquelle elle n'a eu aucun contrôle -, et elle se met à courir vers moi. Je sais qu'elle regrette d'avoir réagi si vivement sous l'effet de la surprise, sans retenue, sans une once de calcul, qu'elle sent de manière plus ou moins consciente que cette réaction est un peu démesurée en regard du cornichon assis là-bas sur son plot, je sais qu'elle préférerait s'arrêter de courir et franchir en marchant les dix mètres qui nous séparent encore (ce n'est pas possible, ça ferait bizarre), mais ce n'est pas grave: son visage à l'instant où elle m'a vu, cette première seconde de plaisir pur et spontané m'ont suffi.
Un matin, chez moi, je me réveille, dérangé par quelque chose. Je suis seul dans le lit. Où est-elle? Ce qui m'a dérangé se trouve dans ma bouche: une petite boule de papier. Je la déplie et déchiffre les mots suivants, en caractères minuscules: «Ce message est mon dernier espoir. Comme une bouteille à la mer. Je le lance un peu au hasard, vers le haut, en espérant que quelqu'un le trouvera et viendra à mon secours ou préviendra les autorités compétentes. Je m'appelle Pollux Lesiak. Halvard Sanz m'a mangée. Aidez-moi.»
Une semaine après mon a
En sortant du laboratoire d'analyses, sur le palier, les résultats de nos tests en main, elle me saute dessus et enroule ses jambes autour de ma taille. Je mets mes mains sous ses fesses pour la tenir. Elle me dit à l'oreille: «J'ai eu peur. Je suis contente.»
Chez moi, je suis déjà couché, elle est en train de se déshabiller. Il est cinq ou six heures du matin. Elle est debout face à moi, en soutien-gorge et en culotte, l'air fatigué. Quand elle dégrafe son soutien-gorge, le dernier effort de la journée, la tête inclinée, les deux mains dans le dos sur l'attache, les bras repliés comme des ailes étranges, nues, une drôle d'image me vient à l'esprit. Celle d'un ange de chair, avec ces petites ailes, las et troublant, un ange tombé, un ange imparfait.
Durant ces dix jours, elle a semblé s'absenter plusieurs fois, brièvement. Elle glissait de côté, vers cette mélancolie parallèle et latente, cette zone sombre que j'avais entr'aperçue en quelques occasions déjà. Un jour, je lui ai posé la fameuse question des amoureux, la question la plus bête (mais aussi la plus incontournable, celle qu'on ne peut s'empêcher de poser même si l'on est parfaitement conscient de son inutilité).
– À quoi tu penses?
– À rien.
La fameuse réponse des amoureux. Normal. J'ai insisté, je lui ai demandé si quelque chose la tourmentait, je lui ai dit que ce n'était pas la première fois que je remarquais dans son regard ce genre de petite noyade. Elle a d'abord semblé éto
– Je dois porter quelque chose de lourd, oui. Comme si j'avais un gros sac en bandoulière à l'intérieur.
– Mais qu'est-ce qu'il y a, dans ce sac?
– Je n'ai pas trop envie d'en parler maintenant.
Toujours, lorsqu'on obtient ce qu'on veut, ne serait-ce qu'en partie, on se rend compte qu'on est allé un peu trop loin, porté par la volonté tenace, égoïste et cruelle, de savoir. Aussi, j'ai préféré la laisser tranquille et attendre qu'elle revie
J'ai pu également vérifier les pressentiments que j'avais eus lors de notre première journée. Comme je l'avais prédit, grand sorcier, elle était effectivement assez intéressée par tout l'aspect technique de la relation homme-femme, ce qui ne me dérangeait pas tellement. Lorsque alors nous niquions, ce qui n'était point rare, sans cesse elle répétait le même mot, toutes les dix secondes, avec une sorte d'acharnement égaré, d'une voix aussi suppliante qu'autoritaire, en plantant ses ongles dans mes bras: «Encore.» Et souvent dans la journée, n'importe où, dans le métro ou dans un bar, elle guidait timidement ma main entre ses jambes.
Je ne m'étais pas trompé non plus quant à la violence animale dont elle pouvait faire preuve (je suis fort). La plupart du temps, ces accès de froideur ou de méchanceté survenaient sans que j'aie rien vu venir. Elle était imprévisible, insaisissable. Gentille comme un bébé et méchante comme un enfant. J'avais beau l'observer pour comprendre ses réactions et peut-être ainsi les prévoir, je me laissais surprendre chaque fois. Séduire c'est surprendre, oui, et vice versa. Mais les voies qu'elle empruntait pour me séduire me restaient pour le moins impénétrables. (Et pourtant, c'était efficace: son comportement m'agaçait parfois, il m'arrivait d'avoir envie de lui jeter un verre d'eau à la figure (un réflexe typique d'impuissance), mais dire que j'étais séduit est un drôle d'euphémisme. Plus les jours passaient, plus sa présence me devenait indispensable. Pour employer une métaphore un peu tarte, j'avais le sentiment que, sans elle, je serais perdu comme un bateau sans voile, un bateau qui, même avec le gouvernail de la raison, ne peut plus que suivre le courant, vers n'importe où. Même si, pour l'instant, il arrivait de temps en temps qu'un brusque changement de vent m'envoie la vergue de ladite voile en pleine tête.) Un soir, nous étions sur le rebord d'une fontaine, vers Saint-Germain, elle assise sur mes genoux. Je la tenais dans mes bras, elle me tenait dans ses bras, il faisait très froid, elle enfouissait sa tête dans mon cou, me caressait les cheveux, nous n'avions pas ouvert la bouche depuis une bo
– Qu'est-ce qu'on fait, là, à roucouler comme des idiots?
Elle s'est calmée dans les trois secondes – elle paraissait surprise elle-même, comme si quelqu'un d'autre venait de prendre fugitivement possession de son corps -, elle est revenue se coller contre moi pour m'embrasser, me murmurer des gentillesses à l'oreille, mais nous avons tout de même cherché un taxi pour rentrer.
Comme la plupart des amoureux, j'imagine, je me sentais inférieur à elle. Je la trouvais plus intelligente que moi – elle possédait les deux intelligences: l'i