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– Ça, oui, on a bien marché.
– Ça faisait longtemps que je n'avais pas marché comme ça, dis donc.
– On n'a quand même pas traversé la cordillère des Andes.
– Non, mais… On a bien marché. Ah mon vieux. Ça creuse.
Remarquable. Tout en finesse, sobre, fluide, propre. Malheureusement, sa réaction n'a pas été celle que j'escomptais. Toute l'ingéniosité de mon stratagème n’a servi à rien.
INUTILE DE VOUS FATIGUER
À ÉLABORER DES STRATAGÈMES
– Oui, comme tu dis, ça do
Effectivement, c'est à peu près ce dont nous avions convenu. On n'est pas toujours obligé de suivre les plans tracés une éternité à l'avance, mais je ne me sentais pas en mesure de contester. Elle avait prononcé ces paroles avec un petit sourire malicieux: je n'arrivais pas à déterminer si elle était contente du tour qu'elle me jouait en m'abando
Peut-être vexée par mon manque de rapidité à réagir – ou simplement pressée parce que le Franprix de son quartier fermait à vingt heures, car avec le recul je suis persuadé qu'elle avait réellement l'intention de rentrer, pour m'apprendre la vie, m'apprendre à supporter de ne pas toujours obtenir dans la minute ce que je voulais (j'avais omis de lui dire que je n'obtenais plus ce que je voulais depuis belle lurette) – elle s'est levée pour aller payer au bar. Trente secondes plus tard, nous étions dehors, dans le froid des grandes steppes élysée
Nous nous sommes embrassés pendant cinq ou six heures à l'intersection des couloirs – comme tous les amoureux de l'histoire de la planète «je n'arrivais pas à la quitter» – et c'est elle qui s'est éloignée la première, vers son quai. Je suis resté immobile à la regarder partir (ses cheveux, ses épaules) pour augmenter la tension mélodramatique.
Sur les quais, nous nous sommes retrouvés face à face, séparés par les voies électrifiées. C'était relativement gênant, je ne savais pas quoi faire. Je n'avais pas la moindre envie de continuer la conversation en criant devant les deux cents perso
Ce n'est qu'à Saint-François-Xavier que j'ai réalisé que nous avions pris chacun la mauvaise direction. J'étais parti vers le sud, elle vers le nord. Si je raconte ça à quelqu'un, on ne me croira pas – j'essaierai, à tout hasard. J'ai commencé à monter l'escalier pour changer de quai et repartir dans l'autre sens. Décidément, on ne se refait pas. Quelle tête de linotte. Quel nigaud. Cela prouvait que Pollux me déboussolait réellement, que je n'étais pas en train de me monter la tête pour le plaisir – artificiel – de vivre une grande histoire merveilleuse.
Soudain, je me suis pétrifié sur une marche. C'est elle qui est descendue la première sur son quai. Je n'ai fait que suivre – ou plutôt le contraire. C'est elle qui est montée la première dans le mauvais métro. Or, Pollux Lesiak est peut-être une tête de linotte, je n'en sais rien encore, mais certainement pas une nigaude: c'est donc qu'elle est tout aussi déboussolée que moi.
JE LA TROUBLE.
Incroyable et grisante découverte. Elle m'aime jusqu'à l'égarement. Elle ne sait plus ce qu'elle fait. Le métro, le fer et la vitesse, qui n'ont a priori rien à voir avec les vibrations subtiles de l'amour, m'ont permis d'obtenir la réponse que mille questions précises à l'intéressée ne m'auraient pas fournie. (Elle était peut-être si pressée de s'enfuir après cette journée cauchemardesque avec le Roi des Nigauds qu'elle s'était engouffrée dans le premier couloir venu, comme une antilope qui fuit le feu, mais ça ne m'est pas venu à l'esprit.) Plein d'une foi nouvelle et, par conséquent, d'un courage nouveau, j'ai redescendu l'escalier sur lequel je m'étais engagé et je l'ai attendue au milieu du quai. Un premier train est arrivé, j'ai regardé passer les trois premiers wagons avec l'œil aiguisé de je ne sais plus quel héros bionique et j'ai trottiné le long des quatre derniers de ma foulée la plus aérie
Elle était dans le deuxième train, cinquième wagon, baignoire du fond, assise à côté d'un gros Chinois qui portait un bandage à la tête. Elle s'est levée, s'est avancée en souriant jusqu'à la porte ouverte et m'a dit:
– J'ai de la paella surgelée, si tu veux.
Elle habitait un grand studio, sans doute un ancien deux-pièces, au cinquième étage d'un immeuble étroit de la rue Vavin. Des murs blancs, fissurés, un parquet non verni, deux grandes fenêtres sans rideaux, sur la gauche. Le lit, par terre dans un coin au fond de la pièce, était recouvert d'une couette bleue délavée. Contre un mur, des étagères métalliques croulaient sous des livres de poche rangés un peu n'importe comment – le premier que j'ai vu: Le Bel Été. Non loin du lit, un vieux divan de cuir râpé et deux chaises probablement volées dans un square entouraient une table basse de fabrication maison (une plaque de verre vert posée sur quatre piles de vieux a