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La première chose que j'ai faite lorsqu'elle a refermé la porte de la cuisine derrière elle, c'est d'aller m'installer dans mon gros fauteuil confortable à sa place. C'était un peu symbolique et mesquin, mais il fallait absolument que je me rassure en retrouvant de bo
Elle s'est endormie dans le frigo ou quoi? Qu'est-ce que tu en dis, Caracas? Elle dort, elle. Dommage. Les chats ont un instinct terrible, paraît-il, ça vous flaire un danger à des kilomètres, mais peut-être pas quand ils dorment. Les panthères ou les pumas, par exemple, ça ne dort que d'un œil, c'est toujours sur le qui-vive, ces bêtes-là, parce qu'on ne sait jamais les coups durs qui peuvent vous tomber dessus dans la forêt pendant la nuit; mais Caracas… Je la réveille? Histoire de voir si elle ne sent pas un e
Un moment plus tard, j'ai commencé à m'inquiéter: car j'ai entendu de puissants coups de marteau qui provenaient de la cuisine. Je ne me suis pas levé tout de suite, non. Il ne faut pas exagérer et avoir peur de tout. C'est tout moi, ça. Un rien et je m'affole. Ce vacarme assourdissant, ça ne veut pas forcément dire qu'elle est en train de détruire ma cuisine. Si on se fie aux apparences… Elle essaie peut-être simplement d'enlever le papier du petit-suisse. Quand on ne sait pas s'y prendre, on s'énerve, on cherche des solutions extrêmes. Mais Caracas s'était réveillée, évidemment – Cissé Sikhouna lui-même avait dû grommeler dans son sommeil -, et bien que je n'aie jamais eu l'occasion d'observer de près un chat d'appartement en présence d'un péril mortel, je me suis demandé si l'expression de Caracas ne reflétait pas quelque chose de ce genre-là: les yeux qui lui sortaient de la tête, les oreilles aplaties, le poil hérissé, les lèvres pincées. Dans la cuisine, les coups redoublaient d'intensité et ne ressemblaient pas tout à fait à des coups de marteau, en fin de compte: quelque chose de plus détraqué, de plus sauvage. Un peu comme si elle avait fait entrer par la fenêtre une équipe de démolisseurs des pays de l'Est.
Raiso
Au pire, comme je l'ai dit, je m'attendais à découvrir en ouvrant la porte cinq ou six colosses blonds en maillot de corps et en jean, les cheveux en brosse et les épaules luisantes, en train de démolir mon électroménager moderne à grands coups de masse et de pioche. Je n'étais pas loin. J'ouvre (la porte ne grince pas mais ça ne gâterait rien) et me retrouve face à la scène la plus abominable à laquelle puisse assister celui qui tient à sa cuisine comme à la prunelle de ses yeux (ce n'est pas mon cas, mais je projette – c'est pour la question dramatique (si j'écris: «J'ouvre et me retrouve face à une scène un peu contrariante», c'est la déception) (et puis j'aimais bien ma cuisine, tout de même)). Le cataclysme atomique dans la maison, le chaos alimentaire, véritable Pompéi de mangeaille entre cuisinière et frigo, tout est ravagé dans la cuisine équipée. Si les placards s'étaient ouverts pour vomir mes provisions en cascade, l'effet n’aurait pas été plus consternant. Du foutoir partout, de haut en bas, des paquets de tout ce qu'on veut, des pots ouverts et renversés, des bocaux et des bouteilles, un supermarché dévasté – je ne pensais pas avoir tant de réserves. Et sur le carrelage, des épluchures de pommes de terre, des traînées de crème fraîche, de l'huile, des coquilles d'œufs, de la sauce tomate, un gros morceau de beurre aplati, quelques bouts de tomate écrasés. Et au milieu de ce cirque gluant, hystérique à genoux par terre: la faible. La furie préhistorique, le monstre. Échevelé, le monstre tapait de toutes ses forces avec une poêle sur un couteau pour essayer d'ouvrir une boîte de maïs. Le monstre dans toute son horreur, qui levait haut la poêle au-dessus de sa tête et frappait le manche du couteau avec un grognement rageur, en faisant gicler le jus de maïs.
Dans ces moments-là, on a beau se dire «Qu'est-ce qui lui prend, ce n'est pas possible»: si. On a beau se dire qu'un être humain ne peut pas se transformer ainsi en quelques secondes et que, de toute façon, une femme seule ne peut pas causer autant de dégâts: si. Il faut se rendre à l'évidence avec le drapeau blanc de l'inexplicable, allez prends-moi et fais de moi ce que tu veux, toute-puissante évidence, c'est possible, d'accord. J'ai demandé au monstre ce qu'il faisait, histoire de lui laisser le temps de dire quelque chose avant de me jeter sur lui pour lui ôter la vie: il a levé sur moi un visage en sueur et cramoisi, conforme à ce que j'attendais. La face de la bête. Ce qui m'a pris au dépourvu, ce qui m'a empêché de bondir au mépris du danger pour le supprimer de la surface de la terre, c'est son expression. Hormis les traces de l'effort, ni écume au coin des lèvres, ni sang dans les yeux, ni rictus sauvage. Au contraire, un gentil sourire.
– Je n'arrive pas à trouver l'ouvre-boîte.
Encore heureux. Parce que si c'est juste par plaisir, je boude. Je décide de ne pas demander au monstre pourquoi il a préféré s'agenouiller sur le carrelage ni pourquoi il a jeté des aliments partout (sans doute une habitude, quelque chose comme la pop cuisine ou l'extension du cri primal à l'art culinaire) et lui tends l'ouvre-boîte – rangé, de manière assez ringarde, j’en conviens, avec les couverts. Pendant qu'il finit d'ouvrir te boîte de maïs avec un sourire d'aise, je remarque la grosse marmite posée sur le feu (ce n'était pas le plus frappant à première vue). Je m'approche en prenant garde de ne pas déraper sur de la tomate ou de la crème fraîche et jette un coup d'œil à l'intérieur: un liquide marron, à la surface duquel émergent quelques morceaux inidentifiables, stagne à l'intérieur en quantité suffisante pour nourrir un bataillon de la Légion étrangère (s'ils sont au milieu du désert et qu'il n'y a pas une racine ni un scorpion en vue à cinq cents kilomètres à la ronde, ils en prendront bien une lichette). Reco