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– Tu as du vermouth?
– Hein?
– Du vermouth.
– Euh… Non, je n'ai pas de vermouth, non. Tu ne veux pas autre chose?
– Non merci. C'est pas grave.
Du vermouth? Cette fille devenait inquiétante. Du vermouth. Et curieusement, alors que douze secondes plus tôt elle parlait comme un bébé phoque qui a mangé du miel, il m'a semblé, quand elle a dit «C'est pas grave», que si elle avait ajouté «ducon» ça n'aurait pas changé grand-chose à l'impression d'ensemble. Une intonation dure: la fille déçue, presque méprisante. Si elle m'avait demandé de l'eau, bon, j'aurais compris qu'elle soit fâchée que je n'en aie pas quelques gouttes à la maison. Mais du vermouth.
Non, ce qui me tracassait surtout, c'était ce visage qui, à deux reprises, m'était apparu durant une fraction de seconde sous la peau de l'âne. La télécommande, le vermouth… Comme un écueil à fleur d'eau que l'on aperçoit entre deux vagues. Peau-d'Âne me semblait instable. Bon, Halvard, tu dramatises tout, tu vois le danger partout. Tu vas attirer la poisse.
Je suis allé écouter mon répondeur («Bonjour, vous êtes bien chez Halvard Sanz. Je ne suis pas là pour le moment mais vous pouvez me laisser un message après le signal sonore» – ne plus rien négliger). Trois messages: l'un de Pascale, qui m'a
– Ah ah, qu'est-ce qu'elle raconte, celle-là? Elle est pas un peu con?
– Non, c'est…
J'ai jugé raiso
– Excuse-moi de te demander ça, tu vas penser que je suis gonflée, mais… Tu n'aurais pas quelque chose à manger? Un tout petit truc, juste pour me caler. J'ai rien avalé depuis deux jours.
J'aimais bien l'idée qu'elle n'ait rien avalé depuis deux jours. Pas par cruauté, bien entendu (les plus psychologues auront peut-être déjà remarqué que je ne suis pas très cruel), mais parce que je l'avais engagée pour ça.
– Bien sûr. Pourquoi tu ne le disais pas? Va voir dans la cuisine, regarde dans les placards ou dans le frigo, prends ce que tu veux.
– C'est vrai, je peux? T'es vraiment sympa. Ça me gêne, de te demander tout ça. T'es super sympa. Si tout le monde était comme toi, je crois que les choses iraient un peu mieux sur terre.
N'exagère pas, petite, n'exagère pas. Je ne fais que mon devoir. Mais si tout le monde était comme moi, oui, la terre serait un paradis, tu n'as sans doute pas tort. Car je suis sympa, c'est exact. Il me semble que tu as trouvé les mots justes. Je suis super sympa. Avec moi, tout paraît simple. Je suis fait pour aimer, je suis fait pour communiquer, je suis fait pour vivre avec les autres. Je suis un sacré bonhomme, tu sais. Mais ne me remercie pas, cependant. Car pour tout dire, tu ne trouveras pas grand-chose, dans la cuisine: une vieille pomme de terre et deux ou trois gâteaux secs, voire un petit-suisse si tu as de la chance. Oh je sais ce que tu vas me dire, tu vas me dire que ce n'est pas grave, que c'est l'intention qui compte, et que cette chaleur humaine dont je fais preuve avec tant de naturel te réconforte autant qu'une bo
Elle s'est retournée à la porte pour m'adresser un grand sourire (un de ces sourires dont on dit généralement qu'ils suffisent, comme remerciement), elle est entrée dans la cuisine, et je ne l'ai plus jamais revue. C'est en tout cas la dernière fois que j'ai vu la jeune fille tremblante que j'avais rencontrée près du métro. Celle qu'on appelait Peau-d'Âne. Ce que j'ai vu ensuite, quelques minutes plus tard, je ne sais pas vraiment comment ça s'appelle.