Добавить в цитаты Настройки чтения

Страница 4 из 30

Passé la mythique Alexanderplatz, dont l'existence même n'était plus guère identifiable, nous avons traversé les deux bras successifs de la Spree et rejoint ce qui fut Unter den Linden, entre l'Université Humboldt et l'Opéra. La restauration de ce quartier monumental, trop chargé d'histoire récente, ne constituait pas, de toute évidence, une priorité pour le nouveau régime. Nous avons tourné à gauche, peu avant les vestiges chancelants, difficilement reco

Juste à l'angle de la Jägerstrasse , c'est-à-dire au numéro 57 de cette rue naguère bourgeoise, une maison est encore debout, plus ou moins habitable et sans doute partiellement habitée. C'est ici que nous nous rendions. Pierre Garin me fait les ho

La chambre du fond est éclairée par un chandelier de faux bronze, avec trois bougies allumées, placé sur une table rectangulaire en bois brunâtre, devant quoi paraît attendre, légèrement de biais, un fauteuil genre Louis XV en mauvais état, garni de velours rouge râpé, rendu par endroit luisant de salissure, et ailleurs gris de poussière. Face aux vieux rideaux déchirés qui masquent de leur mieux la fenêtre, il y a aussi une vaste armoire aux lignes rigides, sans aucun style, sorte de caisson fait du même sapin teinté que la table. Sur celle-ci, entre le chandelier et le fauteuil, une feuille de papier blanc semble se mouvoir imperceptiblement sous la flamme vacillante des bougies. Pour la seconde fois de la journée, je ressens l'impression violente d'un souvenir d'enfance égaré. Mais, insaisissable et changeant, celui-ci disparaît aussitôt.

La chambre du devant n'est pas éclairée. Il n'y a même pas de bougie dans le chandelier en alliage de plomb. La fenêtre est béante, embrasure sans vitrage ni châssis, par où pénètrent le froid extérieur ainsi que la pâle clarté lunaire qui se mêle à la lueur plus chaude, bien que très atténuée par la distance, provenant de la chambre du fond. Ici, les deux battants de l'armoire bâillent largement, laissant deviner des étagères vides. Le siège du fauteuil est crevé, une touffe de crins noirs s'en échappe par une déchirure triangulaire. On se dirige irrésistiblement vers le rectangle bleuâtre de la croisée absente.

Pierre Garin, toujours à l'aise, désigne de sa main tendue les remarquables édifices qui entourent la place, ou du moins qui l'entouraient au temps du roi Frédéric, dit le Grand, et jusqu'à l'apocalypse de la dernière guerre mondiale: le Théâtre Royal au centre, l'Eglise des Français à droite et la Nouvelle Eglise à gauche, étrangement semblables l'une à l'autre en dépit de l'antagonisme des confessions, avec la même flèche statuaire terminant un clocher en rotonde qui domine les mêmes quadruples portiques à colo

Au milieu de la place, se dresse le socle massif, à peine écorné par les bombes, de quelque allégorie en airain aujourd'hui disparue, symbolisant la puissance et la gloire des princes par l'évocation d'un terrible épisode légendaire, ou bien représentant tout autre chose, car rien n'est plus énigmatique qu'une allégorie. Franz Kafka l'a bien sûr longuement contemplée, il y a juste un quart de siècle [1] , lorsqu'il vivait dans son voisinage immédiat, en compagnie de Dora Dymant, le dernier hiver de sa brève existence. Guillaume de Humboldt, Henri Heine, Voltaire, ont aussi habité sur cette place des Gens d'Armes.

«Voici donc, dit Pierre Garin. Notre client, appelons-le X, devrait venir là, devant nous, à minuit juste. Il aurait rendez-vous au pied de la statue manquante, qui célébrait la victoire du roi de Prusse sur les Saxons, avec celui que nous croyons être son assassin. Ton rôle se bornera, pour le moment, à tout observer et noter avec ta précision coutumière. Il y a une paire de jumelles nocturnes dans le tiroir de la table, celle de l'autre pièce. Mais son système n'est pas très au point. Et avec ce clair de lune inespéré, on voit presque comme en plein jour.

– Cette victime éventuelle, que tu nommes X, on co

– Non. A peine quelques suppositions, d'ailleurs contradictoires.

– Que suppose-t-on?

– Ça serait trop long à expliquer et ne te servirait à rien. En un sens, cela pourrait même déformer ton examen objectif des perso

– Qui est cette, ou ce J.K.?

– Je n'en sais rien. Sans doute l'ancien propriétaire, ou locataire, anéanti d'une façon ou d'une autre dans le cataclysme final. Tu peux imaginer ce que tu voudras: Joha

Je n'ai pas insisté. Pierre Garin avait l'air pressé de partir, tout à coup. Je l'ai accompagné jusqu'à la porte, que j'ai refermée à clef derrière lui. Je suis revenu dans la chambre du fond et je me suis assis sur le fauteuil. Dans le tiroir de la table, il y avait en effet des jumelles soviétiques pour vision de nuit, mais aussi un pistolet automatique 7.65 [2] , un stylo à bille et une boîte d'allumettes. J'ai pris le stylo, refermé le tiroir, rapproché mon fauteuil de la table. Sur la feuille blanche, d'une petite écriture fine et sans rature, j'ai commencé sans hésitation mon récit:

«Au cours de l'interminable trajet en chemin de fer, qui, à partir d'Eisenach, me conduisait vers Berlin à travers la Thuringe et la Saxe en ruines, j'ai, pour la première fois depuis fort longtemps, aperçu cet homme que j'appelle mon double, pour simplifier, ou bien mon sosie, ou encore et d'une manière moins théâtrale: le voyageur. Mon train avançait à un rythme incertain et discontinu, etc., etc.

A onze heures cinquante, après avoir soufflé les trois bougies, je me suis installé sur le fauteuil au siège éventré, devant l'embrasure béante de l'autre pièce. Les jumelles de guerre, comme l'avait prédit Pierre Garin, ne m'étaient d'aucun secours. La lune, plus haute dans le ciel, brillait maintenant d'un éclat cru, rigoureux, sans pitié. Je regardais le socle vacant, au milieu de la place, et un groupe en bronze hypothétique m'apparaissait peu à peu, dans une espèce d'évidence, qui projetait une ombre noire éto

A l'arrière, se tie

Entre eux et le conducteur du char, une jeune femme aux seins nus est assise sur des coussins, dans une posture qui rappelle la Lorelei, ou la petite sirène de Copenhague. Les grâces encore adolescentes de son visage comme de son corps s'allient à une mine altière, presque dédaigneuse. Est-ce l'idole vivante du temple, offerte pour un soir à l'admiration des foules prosternées? Est-ce une princesse priso

Mais voici qu'un homme apparaît, sur la place déserte, comme s'il sortait des impressio

[1] Le narrateur, lui-même sujet à caution, qui se présente sous le nom fictif d'Henri Robin commet ici une légère erreur. Après avoir passé l'été sur une plage de la Baltique, Franz Kafka s'est installé à Berlin pour un ultime séjour, avec Dora cette fois-ci, en septembre 1923, et il est retourné à Prague en avril 1924, déjà presque mourant. Le récit de H.R. se situe au début de l'hiver «quatre ans après l'armistice», donc vers la fin de 1949. Il y a ainsi 26 ans, et non 25, entre sa présence en ces lieux et celle de Kafka. L'erreur ne peut concerner le chiffrage de «quatre ans»: trois ans après l'armistice (ce qui ferait bien un quart de siècle), c'est-à-dire à la fin de 1948, serait en effet impossible, car cela placerait le voyage de H.R. en plein blocus de Berlin par l'Union Soviétique (de juin 48 à mai 49).

[2] Cette indication erronée nous paraît beaucoup plus grave que la précédente. Nous y reviendrons.