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PROLOGUE

Ici, donc, je reprends, et je résume. Au cours de l'interminable trajet en chemin de fer, qui, à partir d'Eisenach, me conduisait vers Berlin à travers la Thuringe et la Saxe en ruines, j'ai, pour la première fois depuis fort longtemps, aperçu cet homme que j'appelle mon double, pour simplifier, ou bien mon sosie, ou encore et d'une manière moins théâtrale: le voyageur.

Le train avançait à un rythme incertain et discontinu, avec des haltes fréquentes, quelquefois en rase campagne, à cause évidemment de l'état des voies, encore partiellement inutilisables ou trop hâtivement réparées, mais aussi des contrôles mystérieux et répétitifs opérés par l'administration militaire soviétique. Un arrêt se prolongeant outre mesure dans une station importante, qui devait être Halle-Hauptbahnhof (mais je n'ai aperçu aucun pa

Sous la bleuâtre lumière hivernale, des pans de murs hauts de plusieurs étages dressaient vers le ciel uniformément gris leurs dentelles fragiles et leur silence de cauchemar. D'une façon inexplicable, sinon par les effets persistants de la brume verglaçante matinale, qui aurait ici duré plus longtemps qu'ailleurs, les contours de ces fines découpures ordo

Quand la vision peut prendre une artère en enfilade, et aussi dans certains secteurs limités où les immeubles sont presque rasés jusqu'aux fondations, on constate que la chaussée a été totalement déblayée, nettoyée, les plus menus gravats emportés sans doute par camions au lieu d'être accumulés sur les bords, comme j'ai vu faire dans mon Brest natal. Seul demeure çà et là, rompant l'alignement des ruines, quelque bloc de maço

J'ignorais que la cité de Halle avait autant souffert des bombardements anglo-américains, pour que, quatre ans après l'armistice, on y rencontre encore de si vastes zones sans une quelconque amorce de reconstruction. Peut-être ne s'agit-il pas de Halle, mais d'une autre grande ville? Je ne suis guère familier de ces régions, n'étant arrivé auparavant à Berlin (quand, au juste, et combien de fois?) que par l'axe normal Paris-Varsovie, c'est-à-dire beaucoup plus au nord. Je n'ai pas de carte sur moi, mais je vois mal que les aléas du rail nous aient aujourd'hui, après Erfurt et Weimar, détourné jusqu'à Leipzig, situé vers l'est et sur une autre ligne.

A ce moment de mes rêveuses spéculations, le train s'est enfin ébranlé, sans prévenir, avec une telle lenteur, heureusement, que je n'ai eu aucune peine à rejoindre mon wagon pour y grimper. J'ai alors été surpris d'apercevoir la longueur exceptio

Par un brutal effet de contraste, une foule beaucoup plus dense qu'à notre arrivée en gare avait envahi le couloir du wagon, et j'ai eu beaucoup de mal à m'y faufiler entre des êtres humains qui m'ont paru exagérément gros, à l'instar de leurs valises boursouflées et des divers colis encombrant le sol, informes, provisoires aurait-on dit, mal ficelés dans une hâte soudaine. Les visages fermés d'hommes et de femmes aux traits tirés par la fatigue m'accompagnaient de leurs regards vaguement réprobateurs, dans ma difficile progression, peut-être même hostiles, en tout cas sans aménité malgré mes sourires… A moins que ces pauvres gens, apparemment en détresse, n'aient été seulement choqués par ma présence incongrue, mes vêtements confortables, les excuses que je bredouillais au passage dans un allemand scolaire accusant mon étrangeté.

Troublé en retour par la gêne supplémentaire que je leur causais involontairement, j'ai dépassé mon compartiment sans le reco

Ne sachant trop quelle attitude adopter, je suis resté planté devant l'usurpateur qui lisait un quotidien berlinois largement déployé devant son visage. Tout le monde se taisait, l'ensemble des yeux – même ceux des enfants – convergeant vers moi avec une fixité insupportable. Mais perso

A ce moment, le voyageur a lentement abaissé son journal pour me dévisager, avec la candeur tranquille du propriétaire certain de ses prérogatives, et c'est sans aucun doute possible que j'ai reco

Je me suis alors souvenu de la fausse moustache que j'avais adoptée pour cette mission, imitée avec art et parfaitement crédible, semblable en tout point à celle que je portais autrefois. Le visage relevé, de l'autre côté du miroir, était, lui, absolument glabre. Dans un réflexe incontrôlé, j'ai passé un doigt sur ma lèvre supérieure. Mon postiche était évidemment toujours là, bien en place. Le sourire du voyageur s'est accentué, narquois peut-être, ou du moins ironique, et il a fait le même geste léger sur sa lèvre nue.

Pris d'une irratio

Puis, dans le brouhaha, un rire a pris le dessus, ample et sonore, plein de gaieté, qui – je l'imagine devait être celui du voyageur.

Perso

Dès que le train s'est arrêté, j'ai sauté sur le quai avec ma sacoche, derrière le passager arrivé à destination, ce qui n'était certes pas mon cas perso

J’ai trouvé tout de suite une place libre dans un compartiment, à la portière coulissante entrouverte, dont mon irruption imprévue a visiblement troublé l'atmosphère. Je ne dirais pas «le calme», car il devait s'agir plutôt d'une discussion enfiévrée, peut-être même violente, à la limite comminatoire de l'empoignade. Il y avait là six hommes, en raides manteaux de ville avec des chapeaux noirs assortis, qui se sont immobilisés d'un seul coup à mon entrée, dans la posture où je venais de les surprendre; l'un s'était mis debout, les deux bras levés au ciel dans un geste d'imprécation; un autre, assis, tendait le poing gauche, coude à demi replié; son voisin pointait vers lui ses deux index, de part et d'autre de la tête, imitant les cornes du diable ou d'un taureau prêt à charger; un quatrième se détournait avec un air de tristesse infinie, tandis que son vis-à-vis penchait le buste en avant pour se prendre le visage à deux mains.

Puis, très doucement, de façon presque insensible, les poses se sont l'une après l'autre défaites. Mais le perso