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Avant qu'il ait compris ce qui se passait, il était immobilisé dans son lit, pieds et poings liés.
– Et maintenant, cherchons ce miroir.
Elles eurent beau ouvrir placards et garde-robe et les fouiller, elles ne trouvèrent pas de glace.
– Evidemment, il l'a caché, ce vieux sacripant, grommela Françoise.
Elle choisit l'attaque directe:
– Cher monsieur, il est hors de question que nous vous enlevions votre bâillon. En revanche, il n'est pas impossible que nous nous livrions à quelques jeux assez désagréables sur votre perso
Avec son menton, Loncours désignait la bibliothèque.
– Le miroir est-il derrière les livres? Faut-il tous les enlever?
Il faisait non de la tête et, avec ses mains attachées, suggérait qu'il fallait pousser l'un d'entre eux.
– Lequel? Il y a des centaines de livres.
– Enlevons-lui la chemise et il le dira.
– Sûrement pas! Il en profiterait pour appeler ses sbires! Non, cherchons un titre qui évoque le miroir.
Hazel trouva Alice au pays des merveilles et De Vautre côté du miroir: elle les enfonça sans aucun résultat. Elles allaient se décourager quand l'infirmière se souvint des paroles du Capitaine: «Un roman, c'est un miroir que l'on promène le long du chemin.» Elle se rua au rayon Stendhal et poussa Le Rouge et le Noir.
La bibliothèque glissa sur le côté pour laisser place à une psyché si vaste et si haute qu'un cheval entier eût pu s'y mirer.
– C'est le comble, remarqua Françoise. Dans cette maison d'où la moindre glace est ba
– Et le plus beau, murmura la pupille.
– Il sera vraiment beau quand il vous reflétera, Hazel.
– Vous d'abord, supplia la cadette. Je veux être sûre que cette glace-ci ne ment pas.
Françoise s'exécuta. La psyché la montra telle qu'elle était, semblable en majesté à la déesse Athéna.
– Bon. A vous.
La petite tremblait comme une feuille.
– Je ne peux pas. J'ai trop peur.
L'aînée se fâcha:
– Ne me dites pas que je me suis do
– Qu'y a-t-il de plus effroyable qu'un miroir?
Le vieillard regardait et écoutait avec une délectation extrême, comme s'il vivait enfin une scène longtemps attendue.
L'infirmière se radoucit:
– Vous avez si peur d'être belle? Je comprends, même si je le suis moins que vous. La laideur, c'est rassurant: il n'y a aucun défi à relever, il suffit de s'abando
– Je le hais! protesta la pupille.
– Peut-être auriez-vous préféré n'être ni belle ni laide, semblable à la multitude, invisible, insignifiante, sous prétexte que la liberté consiste à être quelconque. Eh bien, je suis navrée pour vous, vous êtes loin du compte, il faudra vous habituer à cette désolante réalité: vous êtes si belle qu'un amateur éclairé a voulu vous dérober à votre propre regard pour jouir seul du spectacle. Il y a réussi cinq a
Françoise empoigna la jeune fille par les épaules et la jeta devant la psyché. La pupille, tel un satellite, entra dans le champ d'attraction du miroir et en devint aussitôt priso
Vêtu d'une chemise de nuit blanche et de longs cheveux épars, le reflet était d'une fée. Son visage était celui qui revient une ou deux fois par génération et qui obsède le cœur humain jusqu'à l'oubli de sa misère. Découvrir une telle beauté, c'était guérir de tous ses maux pour contracter aussitôt une maladie plus grave encore et que la Mort en perso
Quant à ce que pouvait ressentir celle qui se découvrait telle, nul ne le saura jamais, à moins d'être elle.
Hazel finit par cacher son visage derrière ses mains en balbutiant:
– J'avais raison: qu'y a-t-il de plus effrayant qu'un miroir?
Elle s'évanouit.
Françoise s'empressa de la ranimer.
– Reprenez-vous! Vous tomberez dans les pommes quand nous serons hors de danger.
– Ce qui m'arrive est tellement ahurissant. J'ai l'impression d'avoir été assommée.
– C'est un sacré choc, en effet.
– Plus que vous ne l'imaginez. Je me souviens de moi avant le bombardement: je n'étais pas… comme ça. Que s'est-il passé?
– Il s'est passé que vous êtes sortie de l'adolescence.
La jeune fille restait inerte, incrédule. L'infirmière se mit à réfléchir à haute voix:
– A présent, il va falloir débattre d'un plan de campagne. Mieux vaut ne pas attendre que les sbires se réveillent. L'idéal serait que nous trouvions une arme. Où diable pourrait-il y en avoir une dans cette maison?
Loncours rugit derrière son bâillon. Il montra la psyché avec son menton.
– Qu'essayez-vous de me dire? demanda Mlle Chavaigne. Qu'un miroir est une arme?
Il fit non de la tête et continua à désigner la glace. Françoise la retourna: un pistolet y était accroché. Elle s'en empara et vérifia qu'il était chargé.
– Bo
Elle retira la chemise de sa bouche. Il respira et dit:
– Vous n'avez rien à craindre. Je suis de votre côté.
– Dites plutôt que vous êtes notre otage. Le jour où j'aurai confiance en vous ne risque pas d'arriver. Vous m'avez séquestrée, vous m'avez menacée de mort…
– J'avais alors à perdre. Plus maintenant.
– Hazel est encore sous votre toit.
– Oui, mais elle sait. Je l'ai perdue.
– Vous pourriez être tenté de la garder par la force.
– Non. Contrairement à ce que vous pensez, je n'aime pas contraindre. Pendant ces cinq a
– Et il se vante, en plus.
– Evidemment, un homme délicat, vous ne devez pas savoir ce que c'est, ma pauvre demoiselle.
– Ce que vous avez fait ne me paraît pas le signe d'une grande délicatesse.
– Peu importent mes torts puisque je les rachète. Je suis à la tête d'une fortune colossale. Je l'offre à Hazel jusqu'au dernier sou.
– Je ne pense pas que votre argent puisse effacer le vol de cinq a
– Ne soyez pas grotesque, avec vos lieux communs. D'abord, elle n'a pas été si malheureuse. Ensuite, pour une orpheline sans le sou, acquérir un tel pactole sans avoir dû épouser quiconque, ce n'est pas mal.
– Vous la prenez pour une putain ou quoi?
– Au contraire. Il n'y a aucun être au monde que j'aie autant aimé. Elle le sait, c'est pourquoi elle acceptera.
– Elle a surtout à se venger. Qu'attendez-vous, bon sang? continua-t-elle en se tournant vers la jeune fille. Vous restez là, prostrée, absente, alors que vous avez enfin compris de quelle imposture vous étiez la victime depuis si longtemps. Vous rappelez-vous quand vous me disiez que le Capitaine cachait quelque chose, qu'il avait un secret et que ce devait être grave? Eh bien, c'était votre visage, le secret, dont la beauté aurait déjà dû incendier le monde depuis cinq a
– Que voulez-vous que je fasse? murmura la pupille qui restait assise par terre, immobile.
– Frappez-le, giflez-le, insultez-le, crachez-lui dessus!
– A quoi cela servirait-il?
– A vous soulager!
– Ça ne me soulagerait pas.
– Vous me décevez. M'autorisez-vous à vous remplacer? J'aimerais bien, moi, le secouer comme un prunier en lui disant ses quatre vérités, à ce vieux salaud répugnant!
Ces paroles réveillèrent la jeune fille qui se leva et s'interposa entre Françoise et Loncours en suppliant:
– Laissez-le tranquille!
– Vous avez pitié de lui?
– Je lui dois tout.
L'infirmière en resta bouche bée, puis elle reprit, au comble de la fureur, en gardant le pistolet braqué sur la tête du vieillard:
– Les bras m'en tombent! Seriez-vous stupide?
– Sans lui, je ne serais rien, âno
– Vous dites ça pour la fortune qu'il vous offre? C'est le moindre des dédommagements, si vous voulez mon avis.
– Non, je pensais aux choses sans prix qu'il m'a do
– Oui: une prison, le viol hebdomadaire, l'abjection – ça vous plaisait, au fond? Il avait raison, ce vieux cochon.
La jeune fille secoua la tête avec indignation.
– Vous n'avez rien compris. Ce n'était pas comme ça.
– Enfin, Hazel, c'est vous-même qui m'avez dit que ça vous dégoûtait, que ça vous rendait malade, que chaque nuit vous redoutiez sa venue dans votre lit!
– C'est la vérité. Mais ce n'est pas si simple.
Françoise prit une chaise et s'assit, comme effondrée par ce qu'elle entendait, sans pour autant cesser de viser la tempe de Loncours.
– Expliquez-moi donc la ridicule complexité de vos états d'âme.
– Je viens juste de rencontrer mon visage. Selon vous, c'est un motif pour lui en vouloir – et en effet je lui en veux, car je souffrais de me croire laide. Pourtant, ce visage, je le lui dois.
– Qu'est-ce que c'est que cette histoire?
– Comme je vous l'ai dit, je ne me suis pas tout à fait reco