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Après avoir quitté les sentinelles au bord de la route, Novelli et ses compagnons s'engagèrent sur le sentier de Naurouze et cheminèrent sans un mot dans la rumeur d'un vent subit et le bruit cavalier des sabots sur les cailloux jusqu'à ce que leur apparaisse, au premier détour de la colline, un grand champ où gisaient les morts de la bataille. Alors ils s'arrêtèrent un instant sur la garrigue parmi les buissons bas et les touffes d'arbustes, inquiets et méfiants, semblables à des voyageurs égarés parvenus au bout du monde et contemplant, au-delà des terres sûres, les moissons de la Camarde.
– Vive Dieu, maître Novelli, dit Vitalis, grimaçant de dégoût, voilà de la belle oeuvre d'amour.
Stéphanie lui cracha une insulte sèche, baissa la tête comme un bélier et la première poussa sa monture dans le chemin qui longeait cette désolation.
Les cadavres partout abattus dans le pré étaient nus et semblaient i
Il mit sa mule au galop pour rattraper Stéphanie. A mi-chemin de la cime, sur des caillasses en pente douce, brûlaient des feux que les coups de bourrasque échevelaient sous des chaudrons enfumés, attachés à des faisceaux de bâtons. Autour de ces soupes militaires, les soldats harassés qui installaient leur campement suspendirent un instant leurs gestes pour regarder passer, l'oeil allumé, cette fille à la chevelure dénouée, à la belle figure droite sur sa monture noire, qui tranchait fièrement le vent et chevauchait au-dessus d'eux sans paraître les voir. Quand le chêne double apparut au bout du chemin, elle bondit à terre et courut vers le sommet proche, agile et légère comme une bête effarouchée, tandis que Jacques s'arrêtait devant une tente plantée sous un grand pin. Là était le capitaine du sénéchal de Carcasso
Il l'accueillit avec un respect abrupt et peu bavard: il était de ces hommes d'armes qui ne savent pas parler aux clercs, Novelli le devina et se sentit aussitôt aisé, sûr de lui. Il aimait manier les gens de cette sorte. Il lui dit qu'il était venu interroger Jean le Hongre, le laver des possibles souillures d'hérésie et lui pardo
– Je n'entends rien à ces subtilités, répondit le capitaine. Je ne veux pas vous déplaire, monseigneur, mais à mon avis il n'est pas de procès nécessaire pour le meurtrier d'un prêtre et d'un viguier. Il doit être pendu au premier arbre venu.
– Laissez-moi d'abord lui parler. Nous déciderons ensuite ce qu'il convient de faire.
Le soudard se botta, se vêtit d'un vaste manteau et se lissa la barbe en grognant à mi-voix quelques considérations malso
Le vent était tombé mais il faisait frais, et parmi les arbres sombres Novelli frisso
– Ainsi, c'est toi.
Ces seules paroles firent bondir le coeur de Novelli. Il se sentit troué, prit la main de Stéphanie comme pour s'assurer qu'il n'était pas seul, et se do
– J'ai parlé au capitaine de la troupe. Demain, nous ramènerons ton frère à Toulouse. Il ne sera pas pendu, il ira en prison, et le temps aidant, peut-être parviendrons-nous à le faire oublier.
Le Hongre poussa en avant son corps comme s'il s'échinait à tirer un fardeau trop lourd pour son pauvre corps loqueteux et dit, souriant encore avec une douceur à faire trembler un bourreau:
– Je veux mourir ici, Novelli. J'exècre la prison. La mort est une bo
Stéphanie se retourna brusquement, en entendant un bruit de pas et de voix dans la nuit tombée. Elle se dressa d'un bond, craignant que des soldats vie
– Ce sont tes amis.
Salomon et Vitalis vinrent s'asseoir sans un mot dans l'herbe à côté de Novelli, et regardèrent le priso
– Qui sont ces gens? dit-il.
– Je suis le serviteur d'un juif, répondit Vitalis.
Et Salomon, paisiblement:
– Je suis le juif.
Il plissa les yeux pour tenter de voir, à travers l'ombre, si ces mots altéraient le visage de cet étrange barbare qui haïssait son peuple. Le Hongre, lui aussi, se mit à l'examiner avec une curiosité très affûtée. Chacun, un instant, chercha comme un assoiffé quelque chose dans le regard de l'autre. Ils parurent se brûler soudain et se détournèrent en même temps. Frère Bernard Lallemand entraîna Stéphanie vers les buissons proches. Perso
– Il fait froid, et battit son briquet d'étoupe. Le feu grimpa bientôt parmi les brindilles, éclairant les figures. Novelli dit:
– Je suis venu t'aider, Jean.
– Il est trop tard, répondit le Hongre. Je pars demain. Je suis très impatient d'entrer dans le pays des morts. J'espère y trouver du nouveau.
– Ne fais pas le fanfaron. Je t'offre la vie.
Jean le Hongre se tourna vers Stéphanie, lui dit:
– Ne peut-il comprendre que je n'en veux pas?
Frère et soeur se regardèrent au travers des flammes, restèrent tendrement captifs l'un de l'autre, et Novelli vit soudain sur leurs visages ressemblants une sorte de dévotion, une commune lumière dans leurs yeux, une complicité de brigands célestes familiers des mêmes hauts vents qui le fit tomber en désarroi, en grande jalousie fascinée aussi: ces deux-là devant lui se faisaient serment sans paroles de se retrouver un jour, non point dans un vague au-delà mais dans la vie heureusement inévitable, une fois franchis tous les obstacles, une fois lavés tous les maux et les meurtres que la tranquillité de leur regard affirmait scandaleusement négligeables auprès des certitudes qui les habitaient. Ces fous semblaient savoir ce que nul ne savait. Ils se sourirent, peut-être au souvenir de quelques instants de leur vie ignorés du monde, peut-être par contentement de se sentir inaccessibles dans leur amoureuse confiance. Stéphanie posa enfin la main sur celle de Novelli, qu'elle sentit glacée.