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– J'aurais voulu voyager seul avec vous et votre compagne, dit-il, mais je n'ai pu empêcher frère Bernard de me suivre. Et où va frère Bernard, Vitalis va.
Jacques, l'air maussade, examina son compagnon, le jugea de bo
– Vous êtes trop haut perché sur votre foutue cavale, maître Salomon. Parler avec vous m'indispose. Pardo
– Je comprends cela, dit le juif. J'éprouvais un sentiment semblable quand vous étiez inquisiteur, et moi faux chrétien menacé de prison. Converser avec vous me fut un travail très effrayant, je peux bien vous l'avouer maintenant. Je vous voyais comme un aigle redoutable. J'ai pourtant fait de mon mieux pour n'être pas croqué. Si j'avais tremblé devant votre importance, où serais-je aujourd'hui?
Jacques suffoqua. Quoi? A l'instant où il allait presque pardo
– Tout de même, Salomon, avouez que vous êtes un sacré bandit.
Le bonhomme releva la tête. Alors Novelli vit que s'il avait à l'instant pleuré, c'était de rire: une merveille de malice brillait dans ses yeux mouillés.
– Non, non, mon frère, le plus brigand des deux, c'est vous, répondit-il.
– Moi? croassa l'autre, stupéfait, se frappant la poitrine. Moi, un brigand? Pourquoi?
Salomon ne put répondre: à nouveau il riait trop. Novelli le regarda, la mâchoire pendante, et sentit une bouffée de jubilation irrépressible lui venir aux yeux. Des gloussements roulèrent dans sa gorge, il les retint d'abord avec une sorte de honte de puceau, mais sa rogne avait fait un grand ménage dans sa tête. Des éclairs de pitrerie lui trouèrent soudain l'humeur, une tempête de joie simple et brute lui monta des entrailles et du coeur en un déferlement de pure ivresse, et il se mit à rugir énormément, répétant sans cesse entre deux éclats: «Pourquoi? Pourquoi?», comme s'il ne comprenait rien à son bonheur subit, rien au rire du juif, rien aux bouffo
Ainsi les trouvèrent frère Bernard, Vitalis et Stéphanie, de retour du ruisseau. Le moine et le bateleur, découvrant leurs deux maîtres réconciliés, s'exclamèrent joyeusement, giflèrent la croupe des chevaux et vinrent mener autour des embrassés une sarabande débridée en poussant des jurons si so
Vitalis et frère Bernard ne tardèrent pas à chevaucher à sa suite, tandis que Novelli, du bout de sa manche, s'épongeait le visage, et que Salomon, tenant ses reins meurtris, se redressait en grimaçant et riant encore.
– Enfin, dit-il, nous voilà capables de vivre et de parler sainement.
Ils cheminèrent pourtant un moment en silence, humant l'air et jouissant des ombres fraîches de la route, tout au repos de leur ivresse, puis Novelli, le regard errant par le sous-bois, dit, la mine tranquille:
– Je n'ai encore rien compris, Salomon.
Ils eurent ensemble un regain de joie. Jacques se sentait maintenant confiant comme jamais, jouissant allégrement d'une sorte de plénitude légère, insouciante, sans pareille. Salomon lui répondit:
– Quand vous êtes venu me voir à la prison de l'Écarlate où vous m'aviez fait enfermer, maudit juge, je vous ai vu très exalté à l'idée de me convertir par la seule vertu de vos discours. J'ai eu aussitôt bon espoir de vous vaincre à ce jeu de ferrailleurs de mots que j'ai de tout temps affectio
– Maudit juif, vous ne m'avez jamais ni méprisé, ni menti, dit Novelli avec une assurance joyeuse. Je me souviens de votre visage et de la douceur de votre voix le jour où vous m'avez parlé de ce mur qui nous séparait. Vous ne faisiez pas le rusé, vos paroles venaient de l'âme. Il était mille fois vrai que ma détestable puissance empêchait nos mains de se joindre comme elles devaient. Il vous fallut du courage pour me faire comprendre cela.
– Quand on veut perdre un homme, maître Novelli, il n'est pas nécessaire de lui mentir. Il suffit de lui opposer une vérité assez lumineuse pour l'aveugler, et assez forte pour qu'il se casse la tête contre elle. C'est ce que j'ai fait. Mon dessein était de changer le Grand Inquisiteur de Toulouse en bo
– Vérité magnifique, maître Salomon. Je vous sais gré de m'avoir forcé à l'aimer ardemment. Maintenant, je me trouve bien, en elle, comme dans le ventre de Dieu.
– Il en est d'autres plus superbes et terribles, maître Novelli. Mais j'avoue que celle-là, quand je l'ai dite, me parut assez belle pour vous éblouir. Je savais qu'elle éveillerait en vous quelque passion. Je ne pensais pas cependant que vous en seriez épris au point de vouloir vous do
– Je ne suis pas homme à me satisfaire de petits bonheurs, Salomon. Je suis capable de m'enfoncer longtemps dans l'erreur, mais quand je vois enfin où est la flamme de la bo
– Ma faute fut de croire que vous n'aviez pas de courage. Vous me paraissiez si enfantin, parfois! Je pensais que mes arguments troubleraient assez votre conscience pour que vous n'osiez plus menacer ma liberté. Et qu'avez-vous fait, misérable? Vous avez sacrifié, dans le seul espoir de m'attirer à votre Dieu, vos gloires promises et la tranquillité dorée d'une vie de grand notable. Quel insupportable cadeau, maître Novelli, pour un juif qui n'a d'autre ambition que de vivre en paix avec son coeur de petit prix!
– Hé, c'est donc moi qui vous ai vaincu, ricana Novelli. Vous n'avez pas pu vous empêcher de me plaindre, quand vous m'avez vu dépouillé, et de vous émouvoir quand vous m'avez senti prêt, pour le seul bien de nos âmes, à tout rompre de ce qui m'attachait à la puissance.
A force de jouer au saint, me suis-je dit, cet imbécile est fort capable de le devenir vraiment, et par ma faute. Je ne voulais pas avoir à me reprocher pareil désastre.
A nouveau leurs éclats de rire retentirent sous la voûte de feuillage. Ils talo
– Et maintenant, grâce à Dieu, vous êtes pris d'affection pour moi. Vous voilà contraint de me suivre où j'irai.
– Me voilà contraint de vous suivre, en effet, pour tenter de prendre ma revanche, puisque vous estimez m'avoir vaincu. Il me reste quelques vérités dans ma besace. Je les jouerai volontiers, si vous voulez encore risquer votre vie contre elles.