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– Mon frère, mon frère, dit-il doucement, pourquoi vous êtes-vous conduit de la sorte?
– Point par cupidité ni moquerie, monseigneur, répondit Arnaud avec un abandon de bon aloi. Je suis un catholique assidu, tant aux offices qu'aux processions, où l'on me prend souvent parmi les porteurs de statues. Ma foi est ferme, mais elle est mélangée de désirs inexplicables.
Les mots qu'il voulait dire lui restèrent en gorge. Il soupira, mal à l'aise. Novelli l'encouragea du regard autant qu'il put, fronçant le front comme s'il se creusait aussi l'esprit à chercher les phrases rétives.
– J'aime écouter les confidences intimes, dit enfin Arnaud de Vergnes. Ces récits, que l'on n'ose, d'ordinaire, confier qu'à mi-voix dans l'obscurité, me bouleversent prodigieusement. Ils me nourrissent. Peut-être même m'empêchent-ils de mourir, certains soirs, quand la solitude me pèse trop. Voyez-vous, monseigneur, je ne sais éprouver pour le monde qu'une sorte d'amour qui ressemble à la faim, à la soif. Je n'ai pas le souci de faire du bien aux gens, mais je ressens une grande volupté à me baigner avec eux dans ces lieux ténébreux de leur âme où ils se croient seuls. Est-ce là un crime? Je l'ignore. Je n'ai jamais trahi perso
Il avait parlé la tête haute, s'offrant avec une fierté douloureuse aux paroles qui lui venaient, sans cesser de regarder Novelli, qui avait plusieurs fois baissé les yeux pour feuilleter sans raison le registre. Ce Vergnes, décidément, le dérangeait autant qu'il le passio
– Cet homme est incompréhensible, dit-il.
– Vous devriez pourtant me comprendre mieux que tout autre, monseigneur, répliqua Arnaud avec une soudaine insolence. Il est impossible que vous n'ayez jamais éprouvé les mêmes sentiments que moi, vous qui êtes réputé pour confesser le monde avec un soin très habile.
Jacques se dressa d'un bond si vif que son siège, derrière lui, se renversa. Il gueula, pris de rogne tremblante:
– Je ne jouis pas, moi, foutu branleur, je ne jouis pas, Dieu du Ciel!
– Allons, frère Novelli, dit Bertrand de Pomiès en souriant sournoisement, pourquoi donc prenez-vous la peine de vous justifier devant cet homme? Vous voyez bien que le diable le tient.
Jacques, grognant encore et regardant furieusement Arnaud, repoussa Pomiès qui voulait l'apaiser et le moine accouru pour relever sa cathèdre. Il se rassit, et s'efforçant au calme:
– Seule compte l'intention, pure ou sale, qui gouverne les actes. Dieu me préserve de jamais prendre plaisir à fouiller l'âme d'un pénitent. Tu es ignoble, Arnaud.
Il eut envie tout à coup de fuir cette salle morne, ce travail trop éprouvant, et se mit à haïr pêle-mêle ces clercs, ces soldats qui se tenaient tête basse, peureusement, pour ne pas avoir à affronter son regard furibond, et cet Arnaud de Vergnes qui osait encore lui faire face et l'observer avec une obstination très gênante. Il ricana, pensant soudain à ces gens de haute volée qui raillaient sa raideur, certains soirs, dans leurs aimables palais, et enviaient sa charge. Ces péteux ne savaient pas ce que pouvait être la douleur de juger, ni de quel accablement il fallait parfois payer le privilège de côtoyer des monstres. Il resta un moment silencieux, rêvant à quelque miraculeuse libération, le menton sur la poitrine. Une main se posa sur son bras. Il sursauta. Frère Pélisson, penché à son oreille, lui demanda, avec une compassion craintive
– Êtes-vous bien?
– Ne vous préoccupez pas de moi, Guillaume, et poursuivez donc l'interrogatoire. Après tout, cet homme est à vous.
Le moine murmura un remerciement confus, se mit à l'ouvrage avec application et sa voix monotone, peu à peu, enferma Novelli dans une mélancolie de vieille poussière. Il écouta la pâle musique de ses phrases aller, dans l'air de la salle, à la rencontre des réponses d'Arnaud, revenir au registre, s'accorder docilement aux crissements des plumes sur les écritoires. «Va, Guillaume, va ma bo
– Que vous en semble, frère Novelli? Il y a lieu, à mon sens, de condamner cet homme au mur strict, dit-il.
– Il est de bo
Il avait, dans l'oeil, sa perpétuelle lueur de moquerie méchante, «et pourtant, se dit Novelli, le voilà moins sévère que mon doux Guillaume. Comment co
– Il n'est pas hérétique. Il n'est que fou.
Allons, Pomiès était ce qu'il semblait: intelligent et sans pitié. Novelli soupira et regarda Arnaud avec une détestation rageuse. Il était bien le seul combattant, en ce lieu, qui soit digne de son ardeur. L'autre noua ses doigts contre son ventre, se redressa comme s'il attendait la mort et se mit à prier à voix basse.
– Qu'il soit ba
Le verdict ne pouvait être plus clément. Arnaud de Vergnes contempla les clercs, alentour, avec un éto
– Merci, frère.
– Je ne suis pas ton frère, foutre non, gronda l'autre, passant devant lui en grande hâte furieuse.
Il empoigna son manteau que lui tendait un moine et sortit.
Il s'en fut par la ruelle des Fustiers, parmi les copeaux, les sciures et les bruits de maillets jusqu'à la place des Salins où la jovialité bruyante du peuple dans la bousculade du marché l'allégea très bo
– Vos amis ont-ils si peur de moi? demanda Jacques avec un mauvais rire, dès qu'il fut à portée de voix. Vous n'auriez pas dû les laisser s'enfuir ainsi. Nous aurions pu parler ensemble.
Il serra sans chaleur les mains du juif et les tint un moment dans les sie
– Pardo
– Je déteste effrayer, dit Novelli.
Il secoua la tête comme pour se défaire d'un fardeau, puis, la relevant:
– Vous ont-ils dit beaucoup de mal de moi?
– Non. Ils m'ont dit du bien de mes pères.
Ils se mirent en chemin, lentement, vers la boutique, Jacques rêvant, le front froissé, et Salomon l'observant à la dérobée.
– Ils s'inquiètent du mal que l'on pourrait me faire, dit-il enfin. Vous aussi, maître Novelli, vous me semblez chagrin.
– Laissez cela, il ne convient pas que je vous charge de mes soucis.
– Pourquoi? Si vous voulez que nous soyons frères, comme vous l'avez dit, vous ne devez pas craindre de vous confier à moi.
Novelli s'arrêta au milieu de la ruelle, croisa les bras, regarda le juif avec un sourire finaud et dit:
– Allons, pauvre homme, croyez-vous vraiment que je sois assez sot pour me laisser prendre à des pièges aussi grossiers? Que feriez-vous de mes chagrins, dites-moi, si je vous les livrais?
Salomon soutint son regard, la tête de côté, un éclat de moquerie discrète dans l'oeil, et ne répondit pas. Alors Jacques le prit par le bras et à nouveau l'entraîna au pas de promenade.
– Sans doute, dit-il, suis-je parfois sujet à des exaltations excessives, et je peux bien vous avouer aussi que je supplie Dieu tous les jours de me faire plus juste et droit que je ne suis, ce qui montre assez que je m'estime peu. Voyez, je ne ruse pas avec vous. Je co