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Quand tout est terminé, elle descend son demi-panaché d'un seul élan, expulse trois petits rots et se laisse aller sur sa chaise, épuisée. Son visage sur lequel passèrent des ombres quasiment anthropophagiques s'éclaircit. Elle songe avec satisfaction que c'est toujours ça de pris. Puis elle se demande s'il ne serait pas temps de dire quelque chose d'aimable au type, mais quoi? Un gros effort lui fait trouver ça:
– Vous en mettez du temps pour écluser votre godet. Papa, lui, il en avalait dix comme ça en autant de temps.
– Il boit beaucoup ton papa?
– I buvait, qu'il faut dire. Il est mort.
– Tu as été bien triste quand il est mort?
– Pensez-vous (geste). J'ai pas eu le temps avec tout ce qui se passait (silence).
– Et qu'est-ce qui se passait?
– Je boirais bien un autre demi, mais pas panaché, un vrai demi de vraie bière.
Le type commande pour elle et demande une petite cuiller. Il veut récupérer ce qui reste de sucre dans le fond du glasse. Pendant qu'il se livre à cette opération, Zazie liche la mousse de son demi, puis elle répond:
– Vous lisez les journaux?
– Des fois.
– Vous vous souvenez de la couturière de Saint-Montron qu'a fendu le crâne de son mari d'un coup de hache? Eh bien, c'était maman. Et le mari, naturellement, c'était papa.
– Ah! dit le type.
– Vous vous en souvenez pas?
Il n'en a pas l'air très sûr. Zazie est indignée.
– Merde, pourtant, ça a fait assez de foin. Maman avait un avocat venu de Paris esprès, un célèbre, un qui cause pas comme vous et moi, un con, quoi. N'empêche qu'il l'a fait acquitter, comme ça (geste), les doigts dans le nez. Même que les gens izz applaudissaient maman, tout juste s'ils l'ont pas portée en triomphe. On a fait une fameuse foire ce jour-là. Y avait qu'une chose qui chagrinait maman, c'est que le Parisien, l'avocat, il se faisait pas payer avec des rondelles de saucisson. Il a été gourmand, la vache. Heureusement que Georges était là pour un coup.
– Et qui était ce Georges?
– Un charcutier. Tout rose. Le coquin de maman. C'est lui qui avait refilé la hache (silence) pour couper son bois (léger rire).
Elle s'envoie une petite lampée de bière, avec distinction, tout juste si elle ne lève pas l'auriculaire.
– Et c'est pas tout, qu'elle ajoute, moi, que vous voyez là devant vous, eh bien, j'ai déposé au procès, et à huis clos encore.
Le type ne réagit pas.
– Vous me croyez pas?
– Bien sûr que non. C'est pas légal un enfant qui dépose contre ses parents.
– D'abord, des parents y en avait plus qu'un, primo, et ensuite vous y co
– Non, dit le type.
– Minable. Et ça veut discuter avec moi.
– Pourquoi aurais-tu témoigné à huis clos?
– Ça vous intéresse, hein?
– Pas spécialement.
– Ce que vous pouvez être sournois.
Et elle s'envoie une petite lampée de bière, avec distinction, tout juste si elle ne lève pas l'auriculaire. Le type ne bronche pas (silence).
– Allons, finit par dire Zazie, faut pas bouder comme ça. Je vais vous la raconter, mon histoire.
– J'écoute.
– Voilà. Faut vous dire que maman pouvait pas blairer papa, alors papa, ça l'avait rendu triste et il s'était mis à picoler. Qu'est-ce qu'il descendait comme litrons. Alors, quand il était dans ces états-là, fallait se garer de lui, parce que le chat lui-même y aurait passé. Comme dans la chanson. Vous co
– Je vois, dit le type.
– Tant mieux. Alors je continue: un jour, un dimanche, je rentrais de voir un match de foute, y avait le Stade Sanctimontronais contre l'Étoile-Rouge de Neuflize, en division d'ho
– Oui. Au catch.
Considérant le gabarit médiocre du bonhomme, Zazie ricane.
– Dans la catégorie spectateurs, qu'elle dit.
– C'est une astuce qui traîne partout, réplique le type froidement.
De rage, Zazie assèche son demi, puis elle la boucle.
– Allons, dit le type, faut pas bouder comme ça. Continue donc ton histoire.
– Elle vous intéresse, mon histoire?
– Oui.
– Alors, vous mentiez tout à l'heure?
– Continue donc.
– Vous énervez pas. Vous seriez plus en état de l'apprécier, mon histoire.