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J'avais bon espoir de sortir dans un rang convenable et j'écoutais avec confiance le capitaine appeler nos noms.

Dix noms, cinquante noms, soixante-quinze noms… Décidément, Faïence risquait de m'échapper.

Nous étions deux cent quatre-vingt-dix élèves au total.

Faïence fut happée par le quatre-vingtième. J'attendais. Cent vingt noms, cent cinquante noms, deux cents noms… Toujours rien. Les bases aérie

Deux cent cinquante, deux cent soixante noms… Un atroce pressentiment glaça soudain mon cœur. Je sens encore sur mes tempes la goutte de sueur froide qui commença à y perler… Non, ce n'est pas un souvenir: je viens de l'essuyer de ma main, à vingt ans d'intervalle. Réflexe de Pavlov, j'imagine. Je ne puis penser à ce moment abominable sans qu'une goutte de sueur ne se forme sur ma tempe, encore aujourd'hui.

Sur près de trois cents élèves-observateurs, je fus le seul à ne pas avoir été nommé officier.

Je ne fus même pas nommé sergent, pas même caporal-chef, contrairement à tous les usages et au règlement: je fus nommé caporal.

Au cours des heures qui suivirent l'amphi de garnison, je me débattis dans une sorte de cauchemar, de brouillard hideux. Je me tenais debout à la sortie, entouré par des camarades silencieux et consternés. Toute mon énergie s'employait à me tenir droit, à essayer de conserver un visage humain, à ne pas m'effondrer. Je crois même que je souriais.

En général, un tel coup de barre du commandement envers un élève titulaire du brevet de la Préparation militaire supérieure et ayant terminé le stage n'intervenait que pour des motifs disciplinaires. Deux élèves-pilotes avaient été «stoppés» pour cette raison. Mais tel ne pouvait être mon cas: je n'avais jamais reçu la moindre observation. J'avais manqué le début du stage, mais indépendamment de ma volonté, et du reste, mon chef de brigade, le lieutenant Jacquard, un jeune Saint-Cyrien froid et ho

Je me tenais là, la gorge serrée, complètement perdu, devant le Sphinx dont le visage cette fois était pourtant simplement humain, essayant de comprendre, d'imaginer, d'interpréter, cependant que des camarades silencieux ou indignés se pressaient pour me serrer la main. Je souriais; je restais fidèle à mon perso

A trois heures de l'après-midi, alors que j'étais allongé sur mon matelas, fixant le plafond, le caporal-chef Piaille – Piaye? Paille? – vint me trouver. Je ne le co

– Tu veux savoir pourquoi tu as été collé? Je le regardai.

– Parce que tu es naturalisé. Ta naturalisation est trop récente. Trois ans, c'est pas beaucoup. Théoriquement, d'ailleurs, il faudrait être fils de Français ou naturalisé depuis au moins dix ans, pour servir dans le P. N. Mais c'est jamais appliqué.

Je ne me souviens pas de ce que je lui dis. Je crois que ce fut «Je suis français» ou quelque chose comme ça, parce qu'il me dit soudain, avec pitié:

– Tu es surtout con.

Mais il ne s'en allait pas. Il paraissait rageur, et indigné. Peut-être était-ce un type dans mon genre, qui ne supportait pas l'injustice, quelle qu'elle fût.

– Merci, lui dis-je.

– On t'a gardé un mois à Salon, parce qu'on faisait une enquête sur toi. Puis ils ont discuté pour savoir si on allait te laisser devenir P. N. ou te verser dans l'infanterie. Finalement, au Ministère de l'Air, on s'est prononcé pour, mais ici, on s'est prononcé contre. C'est à la cote d'amour qu'ils t'ont baisé.

La «cote d'amour» était la note décisive, sans explication, indépendante des examens, que l'on vous do

– Tu ne peux même pas râler: c'est régulier.

Je demeurai couché sur le dos. Il resta encore là un moment. C'était un gars qui ne savait pas manifester sa sympathie.

– T'en fais pas, me dit-il. Et il ajouta:

– On les aura!

C'était la première fois que j'entendais cette expression appliquée par un soldat français à l'armée française: jusqu'à présent, je la croyais strictement réservée aux Allemands. Je ne ressentais, quant à moi, ni haine ni rancœur, rien qu'une envie de vomir et, pour lutter contre la nausée, j'essayais de penser à la Méditerranée et à ses jolies filles, je fermais les yeux et me réfugiais dans leurs bras, là où rien ne pouvait m'atteindre et où rien ne m'était refusé. Autour de moi la chambrée était vide et pourtant j'avais de la compagnie. Les dieux-singes de mon enfance, auxquels ma mère avait eu tant de mal à m'arracher, et qu'elle était si sûre d'avoir laissés loin derrière nous, en Pologne et en Russie, s'étaient brusquement dressés au-dessus de moi sur cette terre française que je leur croyais interdite, et c'était leur rire stupide que j'entendais monter à présent au pays de la raison. Dans le mauvais coup qui venait de m'être fait je n'avais aucune peine à reco

Je restai là, allongé, tendu tout entier dans ma jeunesse, et souriant, et je me souviens aussi que mon corps fut soulevé par un besoin physique impétueux, et que pendant plus d'une heure je luttai contre l'appel sauvage et élémentaire de mon sang.

Quant aux beaux capitaines et à leur coup de poignard, je les ai revus cinq ans plus tard, et ils étaient toujours capitaines, mais ils étaient moins beaux. Pas le moindre bout de ruban ne fleurissait leur poitrine et ce fut avec une expression bien curieuse qu'ils regardèrent cet autre capitaine qui les recevait dans son bureau. J'étais alors Compagnon de la Libération, Chevalier de la Légion d'ho

Une autre conséquence, assez inattendue, de mon échec fut qu'à partir de ce moment je me sentis vraiment français, comme si j'eusse été, par ce coup de bâton magique sur le crâne, vraiment assimilé.

Il m'apparut enfin que les Français n'étaient pas d'une race à part, qu'ils ne m'étaient pas supérieurs, qu'ils pouvaient, eux aussi, être bêtes et ridicules – bref, que nous étions frères, incontestablement.

Je compris enfin que la France était faite de mille visages, qu'il y en avait de beaux et de laids, de nobles et de hideux, et que je devais choisir celui qui me paraissait le plus ressemblant. Je me forçai, sans y réussir tout à fait, à devenir un animal politique. Je pris parti, choisis mes allégeances, mes fidélités, ne me laissai plus aveugler par le drapeau, mais cherchai à reco