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– Ça ne s'est pas trouvé, que veux-tu! Le maestro parut légèrement éto
– Vous dites, Monsieur le Consul Général?
Je m'empressai de l'embrasser sur les deux joues, selon l'usage, pour compléter la cérémonie.
Je savais que ma mère avait été terriblement déçue par mon absence de génie musical, parce qu'elle n'y avait plus jamais fait allusion devant moi, et chez elle, qui, il faut bien le dire, manquait si souvent de tact, une telle réserve était un signe certain de chagrin secret et profond. Ses propres ambitions artistiques ne s'étaient jamais accomplies et elle comptait sur moi pour les réaliser. J'étais, pour ma part, décidé à faire tout ce qui était en mon pouvoir pour qu'elle devînt, par mon truchement, une artiste célèbre et acclamée et, après avoir longuement hésité entre la peinture, la scène, le chant et la danse, je devais un jour opter pour la littérature, qui me paraissait le dernier refuge, sur cette terre, de tous ceux qui ne savent pas où se fourrer.
L'épisode du violon ne fut donc plus jamais mentio
Trois fois par semaine, je prenais mes pantoufles de soie et me laissais conduire par la main au studio de Sacha Jigloff, où, pendant deux heures, je levais consciencieusement la jambe à la barre, cependant que ma mère, assise dans un coin, joignait parfois les mains avec un sourire émerveillé et s'exclamait:
– Nijinsky! Nijinsky! Tu seras Nijinskyl Je sais ce que je dis!
Elle m'accompagnait ensuite au vestiaire, où elle demeurait, l'œil alerte, pendant que je me déshabillais, car, ainsi qu'elle me l'avait expliqué, Sacha Jigloff «avait de mauvaises mœurs», accusation qui se trouva bientôt justifiée, alors que je prenais une douche, lorsque Sacha Jigloff entra sur la pointe des pieds dans le réduit et, ainsi que je le crus dans mon i
Le violon et le ballet ainsi éliminés, et ma nullité en mathématiques m'interdisant d'être un «nouvel Einstein», ce fut moi-même, cette fois, qui tentai de découvrir en moi quelque talent caché qui eût permis aux aspirations artistiques de ma mère de se réaliser.
Depuis plusieurs mois, j'avais pris l'habitude de m'amuser avec la boîte de couleurs qui faisait partie de mon équipement d'écolier.
Je passais de longues heures un pinceau à la main, et m'enivrais de rouge, de jaune, de vert et de bleu. Un jour – j'avais alors dix ans – mon professeur de dessin vint trouver ma mère et lui fit part de son opinion: «Votre fils, Madame, a un talent pour la peinture qu'il ne faut pas négliger.»
Cette révélation eut sur ma mère un effet tout à fait inattendu. Sans doute la pauvre était-elle trop pénétrée des légendes et préjugés bourgeois en cours au début du siècle, toujours est-il que, pour une raison ou une autre, peinture et vie ratée allaient ensemble dans son esprit. Elle devait co
– Tu as peut-être du génie, et alors, ils te feront crever de faim.
Je ne sais pas qui elle entendait au juste par «ils». Sans doute ne le savait-elle pas elle-même. Mais à partir de ce jour, il me fut pratiquement interdit de toucher à ma boîte de couleurs. Incapable de m'imaginer doué d'un simple petit talent d'enfant, ce qui était sans doute le cas, son inspiration allait tout de suite à l'extrême et, refusant de me voir autrement qu'en héros, elle me voyait cette fois en héros maudit. Ma boîte d'aquarelle eut une fâcheuse tendance à devenir introuvable et lorsque, réussissant à mettre la main dessus, je me mettais à peindre, ma mère sortait de la chambre, puis rentrait aussitôt, rôdant autour de moi comme un animal inquiet, regardant mon pinceau avec une consternation douloureuse, jusqu'au moment où, complètement écœuré, je laissai mes couleurs tranquilles, une fois pour toutes.
Je lui en ai voulu pendant longtemps et il m'arrive encore aujourd'hui d'avoir brusquement le sentiment d'une vocation manquée.
C'est ainsi que, travaillé malgré tout par quelque besoin obscur et confus, mais impérieux, je me mis à écrire dès l'âge de douze ans, bombardant les revues littéraires de poèmes, de récits et de tragédies en cinq actes en alexandrins.
Ma mère n'avait contre la littérature aucun de ces préjugés presque superstitieux que la peinture lui inspirait; elle la voyait au contraire d'un assez bon œil, comme une très grande dame reçue dans les meilleures maisons. Goethe avait été couvert d'ho
Elle parut soucieuse et fuma un instant en silence, assise sur le talus. La littérature avait évidemment ses dangers.
– Ça commence par un bouton, me dit-elle.
– Je sais.
– Promets-moi de faire attention.
– Je te le promets.
Ma vie amoureuse n'avait pas dépassé, à cette époque, les regards éperdus que je lançais sous les jupes de Mariette, notre femme de ménage, lorsqu'elle montait sur l'escabeau.
– Il vaut peut-être mieux que tu te maries très jeune avec une bo
Mais nous savions bien, l'un et l'autre, que ce n'était pas du tout ce qui était attendu de moi. Les plus belles femmes du monde, les grandes ballerines, les prime do
C'est ainsi que la musique, la danse et la peinture successivement écartées, nous nous résignâmes à la littérature, malgré le péril vénérien. Il ne nous restait plus maintenant, pour do
– Alors?
Je prenais la feuille de papier et lui révélais le résultat de mon travail littéraire de la journée. Je n'étais jamais satisfait de mes efforts. Aucun nom, aussi beau et retentissant fût-il, ne me paraissait à la hauteur de ce que j'aurais voulu accomplir pour elle.
– Alexandre Natal. Armand de La Torre. Terrai. Vasco de La Fernaye…
Cela continuait ainsi pendant des pages et des pages. Après chaque chapelet de noms, nous nous regardions, et nous hochions tous les deux la tête. Ce n'était pas ça – ce n'était pas ça du tout. Au fond, nous savions fort bien, l'un et l'autre, les noms qu'il nous fallait – malheureusement, ils étaient déjà tous pris. «Goethe» était déjà occupé, «Shakespeare» aussi, et «Victor Hugo» aussi. C'était pourtant ce que j'aurais voulu être pour elle, c'était cela que j'aurais voulu lui offrir. Parfois, lorsque je levais les yeux vers elle, assis derrière la table, dans mes culottes courtes, il me semblait que le monde n'était pas assez grand pour contenir mon amour.
– Il faudrait quelque chose comme Gabriele d'A
Ceci était dit avec une nuance de respect et d'admiration. Il paraissait à ma mère tout naturel que les grands hommes fissent souffrir les femmes, et elle espérait bien que j'allais, à cet égard, do