Страница 2 из 56
Nous sommes aujourd'hui de vieux e
CHAPITRE II
J'étais alors élève de quatrième au lycée de Nice et ma mère avait, à l'Hôtel Négresco, une de ces «vitrines» de couloir où elle exposait les articles que les magasins de luxe lui concédaient; chaque écharpe, chaque ceinture ou chemisette vendue, lui rapportait dix pour cent de commission. Parfois, elle pratiquait une petite hausse illicite des prix et mettait la différence dans sa poche. Toute la journée, elle guettait les clients éventuels, fumant nerveusement d'i
Depuis treize ans, déjà, seule, sans mari, sans amant, elle luttait ainsi courageusement, afin de gagner, chaque mois, ce qu'il nous fallait pour vivre, pour payer le beurre, les souliers, le loyer, les vêtements, le bifteck de midi – ce bifteck qu'elle plaçait chaque jour devant moi dans l'assiette, un peu sole
Elle refusait d'y toucher elle-même et m'assurait qu'elle n'aimait que les légumes et que la viande et les graisses lui étaient strictement défendues.
Un jour, quittant la table, j'allai à la cuisine boire un verre d'eau.
Ma mère était assise sur un tabouret; elle tenait sur ses genoux la poêle à frire où mon bifteck avait été cuit. Elle en essuyait soigneusement le fond graisseux avec des morceaux de pain qu'elle mangeait ensuite avidement et, malgré son geste rapide pour dissimuler la poêle sous la serviette, je sus soudain, dans un éclair, toute la vérité sur les motifs réels de son régime végétarien.
Je demeurai là un moment, immobile, pétrifié, regardant avec horreur la poêle mal cachée sous la serviette et le sourire inquiet, coupable, de ma mère, puis j'éclatai en sanglots et m'enfuis.
Au bout de l'avenue Shakespeare où nous habitions alors, il y avait un remblai presque vertical qui dominait le chemin de fer, et c'est là que je courus me cacher. L'idée de me jeter sous un train et de me dérober ainsi à ma honte et à mon impuissance me passa par la tête, mais, presque aussitôt, une farouche résolution de redresser le monde et de le déposer un jour aux pieds de ma mère, heureux, juste, digne d'elle, enfin, me mordit au cœur d'une brûlure dont mon sang charria le feu jusqu'à la fin. Le visage enfoui dans mes bras, je me laissai aller à ma peine, mais les larmes, qui me furent souvent si clémentes, ne m'apportèrent cette fois aucune consolation. Un intolérable sentiment de privation, de dévirilisation, presque d'infirmité, s'empara de moi; au fur et à mesure que je grandissais, ma frustration d'enfant et ma confuse aspiration, loin de s'estomper, grandissaient avec moi et se transformaient peu à peu en un besoin que ni femme ni art ne devaient plus jamais suffire à apaiser.
J'étais en train de pleurer dans l'herbe, lorsque je vis ma mère apparaître en haut du talus. Je ne sais comment elle avait découvert l'endroit: perso
– Ne pleure pas.
– Laisse-moi.
– Ne pleure pas. Je te demande pardon. Tu es un homme, maintenant. Je t'ai fait de la peine.
– Laisse-moi, je te dis!
Un train passa sur la voie. Il me parut soudain que c'était mon chagrin qui faisait tout ce fracas.
– Je ne recommencerai plus.
Je me calmai un peu. Nous étions assis sur le remblai tous les deux, les bras sur les genoux, regardant de l'autre côté. Il y avait une chèvre attachée à un arbre, un mimosa. Le mimosa était en fleurs, le ciel était très bleu, et le soleil faisait de son mieux. Je pensai soudain que le monde do
Ma mère me tendit le paquet de gauloises.
– Tu veux une cigarette?
– Non.
Elle essayait de me traiter en homme. Peut-être était-elle pressée. Elle avait déjà cinquante et un ans. Un âge difficile, lorsqu'on n'a qu'un enfant pour tout soutien dans la vie.
– Tu as écrit, aujourd'hui?
Depuis plus d'un an, «j'écrivais». J'avais déjà noirci de mes poèmes plusieurs cahiers d'écolier. Pour me do
– Oui. J'ai commencé un grand poème philosophique sur la réincarnation et la migration des âmes. Elle fit «bien» de la tête.
– Et au lycée?
– J'ai eu un zéro en math.
Ma mère réfléchit.
– Ils ne te compre
– Ils le regretteront, dit ma mère. Ils seront confondus. Ton nom sera un jour gravé en lettres d'or sur les murs du lycée. Je vais aller les voir demain et leur dire…
Je frémis.
– Maman, je te le défends! Tu vas encore me ridiculiser.
– Je vais leur lire tes derniers poèmes. J'ai été une grande actrice, je sais dire des vers. Tu seras d'A
– Maman, je te défends d'aller leur parler.
Elle ne m'écoutait pas. Son regard se perdit dans l'espace et un sourire heureux vint à ses lèvres, naïf et confiant à la fois, comme si ses yeux, perçant les brumes de l'avenir, avaient soudain vu son fils, à l'âge d'homme, monter lentement les marches du Panthéon, en grande tenue, couvert de gloire, de succès et d'ho
– Tu auras toutes les femmes à tes pieds, conclut-elle catégoriquement, en balayant le ciel de sa cigarette.
Le midi cinquante de Vintimille passa dans un nuage de fumée. Aux fenêtres, les voyageurs devaient se demander ce que cette dame aux cheveux gris et cet enfant triste qui essuyait encore ses larmes pouvaient bien regarder dans le ciel avec tant d'attention. Ma mère parut soudain préoccupée.
– Il faut trouver un pseudonyme, dit-elle avec fermeté. Un grand écrivain français ne peut pas porter un nom russe. Si tu étais un virtuose violoniste, ce serait très bien, mais pour un titan de la littérature française, ça ne va pas…
Le «titan de la littérature française» approuva cette fois entièrement. Depuis six mois, je passais des heures entières chaque jour à «essayer» des pseudonymes. Je les calligraphiais à l'encre rouge dans un cahier spécial. Ce matin même, j'avais fixé mon choix sur «Hubert de la Vallée», mais une demi-heure plus tard je cédais au charme nostalgique de «Romain de Roncevaux». Mon vrai prénom, Romain, me paraissait assez satisfaisant. Malheureusement, il y avait déjà Romain Rolland, et je n'étais disposé à partager ma gloire avec perso
– Si tu étais un virtuose violoniste, le nom de Kacew, ce serait très bien, répéta ma mère, en soupirant.
Cette affaire de «virtuose violoniste» avait été pour elle une grande déception et je me sentais bien coupable. Il y avait là un malentendu avec le destin que ma mère ne comprenait pas du tout. Attendant tout de moi et cherchant quelque merveilleux raccourci qui nous eût menés tous les deux «à la gloire et à l'adulation des foules» – elle n'hésitait jamais devant un cliché, ce qui était moins dû à une banalité de vocabulaire qu'à une sorte de soumission à la société de son temps, à ses valeurs, à ses étalons-or – il y a, entre les clichés, les formules toutes faites et l'ordre social en vigueur, un lien d'acceptation et de conformisme qui dépasse le langage – elle avait d'abord nourri l'espoir que j'allais être un enfant prodige, un mélange de Yacha Heifetz et de Yehudi Menuhin, qui étaient alors à l'apogée de leur jeune gloire. Ma mère avait toujours rêvé d'être une grande artiste; j'avais à peine sept ans, lorsqu'un violon d'occasion fut acquis dans un magasin de Wilno, en Pologne Orientale, où nous étions de passage alors, et que je fus sole
Un grand rêve s'était envolé.
CHAPITRE III
Ma mère faisait alors des chapeaux à façon pour une clientèle qu'elle recrutait, au début, par correspondance; chaque prospectus était écrit à la main et a