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Bien que mon livre fût refusé par l'éditeur, je fus donc très flatté par le document psychanalytique dont j'étais l'objet, et j'adoptai incontinent des airs et des attitudes qui me paraissaient désormais attendus de moi. Je montrai l'étude à tout le monde, et mes amis furent dûment impressio
L'Hôtel-Pension Mermonts faisait d'excellentes affaires, ma mère gagnait près de sept cents francs par mois, et il fut décidé que j'irais terminer mes études à Paris, pour m'y faire des relations. Ma mère co
Je ne l'entendis se plaindre vraiment que de l'escalier circulaire qui menait du restaurant aux cuisines et qu'il lui fallait descendre et grimper vingt fois par jour. Elle m'a
J'avais déjà dix-neuf ans. Je n'avais pas l'âme d'un maquereau. Je souffrais cruellement. Un sentiment de dévirilisation de plus en plus obsédant s'emparait de moi et je luttais contre lui comme tous les autres hommes avant moi, qui voulaient se rassurer sur leur virilité. Mais cela ne suffisait pas. Je vivais de son travail, de sa santé. Deux ans au moins me séparaient du moment où j'allais pouvoir enfin commencer à tenir ma promesse, revenir à la maison, le galon de sous-lieutenant sur les manches, et lui apporter ainsi le premier triomphe de sa vie. Je n'avais pas le droit de me dérober et de refuser son aide. Mon amour-propre, ma virilité, ma dignité, tout cela ne pouvait entrer en ligne de compte. La légende de mon avenir était ce qui la tenait en vie. Il n'était pas question pour moi de m'indigner, de faire le dégoûté. A plus tard, les manières et les grimaces, les pudeurs farouches et les jolis mouvements du menton. A plus tard, aussi, les conclusions philosophiques et politiques, les leçons tirées et les moralités, puisque aussi bien je savais que la démonstration impitoyable, qui m'était faite dans ma chair et dans mon sang depuis mon enfance, me condamnait à lutter pour un monde où il n'y aurait plus d'abando
Il me restait deux ans de droit à faire, plus deux ans de service militaire, plus… Je passais jusqu'à onze heures par jour à écrire.
Une fois, M. Pantaleoni et M. Bucci l'avaient ramenée du marché dans un taxi, le visage encore gris, les cheveux en désordre, mais déjà une cigarette aux lèvres et le sourire tout prêt à me rassurer.
Je ne me sens pas coupable. Mais si tous mes livres sont pleins d'appels à la dignité, à la justice, si l'on y parle tellement et si haut de l'ho
CHAPITRE XXIV
L'été fut troublé par un événement inattendu. Un joli matin, un taxi s'arrêta devant l'Hôtel-Pension Mermonts et ma charcutière en descendit. Elle se rendit auprès de ma mère et lui fit une grande scène de larmes, de sanglots, de menaces de suicide et d'autodafé. Ma mère fut extrêmement flattée: c'était tout à fait ce qu'elle attendait de moi. J'étais enfin devenu un homme du monde. Le jour même, tout le marché de la Buffa fut mis au courant. Quant à ma charcutière, son point de vue était très simple: je devais l'épouser. Elle accompagna sa mise en demeure d'un des arguments les plus étranges qu'il m'eût été do
– Il m'a fait lire du Proust, du Tolstoï et du Dostoïevski, déclara la malheureuse, avec un regard à vous fendre le cœur. Maintenant, qu'est-ce que je vais devenir?
Je dois dire que ma mère fut très frappée par cette preuve flagrante de mes intentions et me jeta un coup d'œil peiné. J'étais manifestement allé trop loin. Je me sentais moi-même assez embarrassé, car il était exact que j'avais fait ingurgiter à Adèle tout Proust coup sur coup, et, pour elle, c'était en somme, comme si elle eût déjà cousu sa robe de mariée. Dieu me pardo
Ce qui m'effraya, ce fut que je sentis ma mère faiblir. Elle devint soudain, avec Adèle, d'une douceur extraordinaire et une sorte d'éto
– Est-ce que tu l'aimes d'amour?
– Non. Je l'aime, mais je ne l'aime pas d'amour.
– Alors, pourquoi lui as-tu fait des promesses?
– Je n'ai pas fait de promesses. Ma mère me regarda avec reproche.
– Combien de volumes il y a dans Proust?
– Écoute, maman… Elle secoua la tête.
– Ce n'est pas bien, dit-elle. Non, ce n'est pas bien.
Brusquement, sa voix trembla et, à ma stupeur, je vis qu'elle pleurait. Elle me fixait avec une attention que je ne co
Elle ne m'imposa toutefois pas d'épouser ma charcutière, épargnant ainsi à cette dernière un destin cruel, et lorsque vingt ans après, Adèle me présenta triomphalement à ses neuf enfants, je ne m'éto
L'automne approchait et mon départ pour Paris devenait imminent. Huit jours avant l'embarquement pour Babylone, ma mère fit une crise religieuse. Jusque-là, je ne l'avais jamais entendue parler de Dieu autrement qu'avec un certain respect bourgeois, comme de quelqu'un qui a très bien réussi. Elle avait toujours témoigné de beaucoup de considération envers le Créateur, mais avec cette sorte de déférence purement verbale et imperso