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Un jour, après avoir grimpé une vingtaine de fois le maudit escalier qui menait du restaurant aux cuisines, elle s'assit brusquement sur une chaise, son visage et ses lèvres devinrent gris; elle pencha un peu la tête de côté, ferma les yeux et mit la main sur sa poitrine; tout son corps se mit à trembler. Nous eûmes la chance que le diagnostic du médecin fût rapide et sûr: il s'agissait d'une crise de coma hypo-glycémique, due à une trop forte piqûre d'insuline.

C'est ainsi que j'appris ce qu'elle me cachait depuis deux ans: ma mère était diabétique et, chaque matin, se faisait une piqûre d'insuline, avant de commencer sa journée.

Une peur abjecte me saisit. Le souvenir du visage gris, de la tête légèrement penchée, des yeux fermés, de cette main douloureusement posée sur la poitrine, ne me quitta plus jamais. L'idée qu'elle pût mourir avant que j'eusse accompli tout ce qu'elle attendait de moi, qu'elle pût quitter la terre avant d'avoir co

Je sentis qu'il fallait me dépêcher, qu'il me fallait en toute hâte écrire le chef-d'œuvre immortel, lequel, en faisant de moi le plus jeune Tolstoï de tous les temps, me permettrait d'apporter immédiatement à ma mère la récompense de ses peines et le couro

Je m'attelai d'arrache-pied à la besogne.

Avec l'accord de ma mère, j'abando

Le monde s'était rétréci pour moi jusqu'à devenir une feuille de papier contre laquelle je me jetais de tout le lyrisme exaspéré de l'adolescence. Et cependant, en dépit de ces naïvetés, ce fut à cette époque que je m'éveillai entièrement à la gravité de l'enjeu et à sa nature profonde. Je fus étreint par un besoin de justice pour l'homme tout entier, quelles que fussent ses incarnations méprisables ou criminelles, qui me jeta enfin et pour la première fois au pied de mon œuvre future, et s'il est vrai que cette aspiration avait, dans ma tendresse de fils, sa racine douloureuse, tout mon être fut enserré peu à peu dans ses prolongements, jusqu'à ce que la création littéraire devînt pour moi ce qu'elle est toujours, à ses grands moments d'authenticité, une feinte pour tenter d'échapper à l'intolérable, une façon de rendre l'âme pour demeurer vivant.

Pour la première fois, en voyant ce visage gris aux yeux fermés, penché sur le côté, cette main sur la poitrine, la question de savoir si la vie est une tentation honorable se posa brusquement à moi. Ma réponse à la question fut immédiate, peut-être parce qu'elle m'était dictée par mon instinct de conservation, et j'écrivis fébrilement un conte intitulé La Vérité sur l'affaire Prométhée, qui reste encore aujourd'hui pour moi la vérité sur l'affaire Prométhée.

Car il est hors de doute qu'on nous a trompés sur la véritable aventure de Prométhée. Ou plus exactement, on nous a caché la fin de l'histoire. Il est parfaitement vrai que, pour avoir dérobé le feu aux dieux, Prométhée avait été enchaîné à un rocher et qu'un vautour se mit à lui dévorer le foie. Mais quelque temps après, lorsque les dieux jetèrent un coup d'œil sur la terre pour voir ce qui se passait, ils virent que non seulement Prométhée s'était débarrassé de ses chaînes, mais qu'il s'était emparé du vautour, et qu'il lui dévorait le foie, pour reprendre des forces et remonter au ciel.

Je souffre tout de même d'une maladie de foie, aujourd'hui. On avouera qu'il y a de quoi: j'en suis à mon dix millième vautour. Et mon estomac n'est plus ce qu'il était autrefois.

Mais je fais de mon mieux. Le jour où un coup de bec final me chassera de mon rocher, j'invite les astrologues à guetter l'apparition d'un signe nouveau au Zodiaque: celui d'un roquet humain accroché de toutes ses dents à quelque vautour céleste.

L'avenue Dante, qui mène de l'Hôtel-Pension Mermonts au marché de la Buffa, s'ouvrait devant ma fenêtre. De ma table de travail, je voyais ma mère venir de loin. Un matin, une envie irrésistible me vint de la consulter sur tout cela, de lui demander ce qu'elle en pensait. Elle était entrée dans ma chambre sans aucune raison, comme elle le faisait souvent, simplement pour fumer une cigarette en silence, en ma compagnie. J'étais en train d'apprendre, pour mon bachot, quelque vague folie sur la structure de l'univers.

– Maman, lui dis-je. Maman. Écoute.

Elle écoutait.

– Trois ans de licence, deux ans de service militaire…

– Tu seras officier, m'interrompit-elle.

– Bon, mais ça fait cinq ans. Tu es malade. Elle chercha à me rassurer immédiatement.

– Tu auras le temps de finir tes études. Tu ne manqueras de rien, sois tranquille…

– Bon Dieu, ce n'est pas de ça qu'il s'agit… J'ai peur de ne pas y arriver… de ne pas y arriver à temps…

Cela lui do

– Il y a une justice.

Elle alla s'occuper du restaurant.

Ma mère croyait à une structure de l'univers plus logique, plus souveraine et plus cohérente que tout ce qu'on pouvait apprendre là-dessus dans mon livre de physique.

Ce jour-là, elle portait une robe grise, un fichu violet, un collier de perles et un manteau gris jeté sur les épaules. Elle avait pris quelques kilos. Le médecin m'avait dit qu'elle pouvait encore tenir pendant des a

Si seulement elle pouvait me voir en uniforme d'officier français, même si je ne devais jamais devenir ambassadeur de France, Prix Nobel de littérature, un de ses plus beaux rêves serait réalisé. Je devais commencer mon droit, cet automne-là, et avec un peu de chance… Dans trois ans, je pouvais faire une entrée triomphale à l'Hôtel-Pension Mermonts, dans mon uniforme de sous-lieutenant aviateur. Nous avions choisi l'aviation, ma mère et moi, depuis assez longtemps déjà: la traversée de l'Atlantique par Lindbergh l'avait vivement impressio

L'adoration naïve de ma mère pour la France continuait à être pour moi une source d'éto

– Mon fils est officier de réserve et il vous dit merde!

Elle ne faisait pas de distinction entre «est» et «sera». Le galon de sous-lieutenant prit soudain à mes yeux une importance et une signification énormes, et tous mes rêves se réduisirent provisoirement à celui, beaucoup plus modeste, de dénier en uniforme de sous-lieutenant aviateur au marché couvert de la Buffa, avec ma mère à mon bras.

CHAPITRE XXII

M. Zaremba était un Polonais de belle prestance, enclin à la mélancolie, qui parlait peu et dont le regard paraissait interroger le monde avec une expression de léger reproche, comme pour lui demander: «Pourquoi m'as-tu fait ça?» II descendit un beau jour du taxi devant l'hôtel, avec sa moustache blonde déjà touchée de gris qui pendait à l'ancie

Rien, dans son aspect un peu las, dans ses manières de parfait homme du monde, ne laissait deviner le petit garçon en culottes courtes qu'il cachait en lui, enfoui sous les sables du temps; il en est souvent des apparences de maturité comme des autres façons de s'habiller, et l'âge, à cet égard, est le plus adroit des tailleurs. Mais je venais d'avoir dix-sept ans et je ne savais encore rien de moi-même; j'étais donc loin de soupço

M. Zaremba fit d'abord une bo