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En dehors de cette haute formation morale et spirituelle que je recevais et dont je devais avoir, plus tard, tant de mal à me débarrasser, rien de ce qui peut étendre le champ d'expérience d'un homme du monde n'était omis ni négligé dans mon éducation.

Dès que, venant de Varsovie, une tournée théâtrale arrivait dans notre province, un fiacre était commandé et ma mère, très belle et souriante, sous l'immense chapeau tout neuf, me conduisait à une représentation de La Veuve joyeuse, de La Dame de chez Maxim's, ou quelque autre Can-Can de Paris, et moi, chemise de soie, costume de velours noir, une lorgnette de théâtre pressée contre mon nez, je regardais, béat, les scènes de ma vie future, lorsque, brillant diplomate, je boirais le Champagne dans les souliers des belles dames, dans les cabinets particuliers, au bord du Danube, ou lorsque le Gouvernement me confierait la mission de séduire la femme du Prince régnant, afin d'empêcher l'alliance militaire qui se préparait contre nous.

Pour m'aider à me familiariser avec mon avenir, ma mère revenait souvent de ses courses chez les brocanteurs avec de vieilles cartes postales de ces hauts lieux qui m'attendaient.

Je co

Ma mère choisissait de préférence les cartes postales représentant des parades militaires, avec de beaux officiers à cheval, sabre au clair, passant la revue; celles des ambassadeurs illustres, en uniformes de gala, celles des grandes perso

Ainsi donc, la carte postale représentant le beau Guy en chemise blanche, la moustache bien tournée, fut admise dans ma collection, où elle figura en bo

– Les femmes l'aimaient beaucoup, disait-elle. Puis elle ajoutait, apparemment hors de propos, avec une nuance de regret:

– Mais il vaut peut-être mieux que tu épouses une jeune fille de bo

A force, peut-être, de regarder l'image du pauvre Guy dans notre album, il parut à ma mère que le temps était venu de m'adresser une mise en garde sole

L'avertissement s'évère qui me fut ainsi adressé en ce lieu sinistre eut sur ma nature impressio

Mon nez n'est plus ce qu'il était autrefois. On a dû me le refaire entièrement dans un hôpital de la R. A. F. pendant la guerre, à la suite d'un méchant accident d'avion, mais quoi, il est toujours là, j'ai continué à respirer à travers plusieurs républiques et, encore en ce moment, couché entre ciel et terre, lorsque mon vieux besoin d'amitié me reprend et que je pense à mon chat Mortimer, enterré dans un jardin de Chelsea, à mes chats Nicolas, Humphrey, Gaucho, et à Gaston, le chien sans race, qui m'ont tous quitté depuis longtemps, il me suffit de lever la main et de toucher le bout de mon nez pour m'imaginer qu'il me reste encore de la compagnie.

CHAPITRE XV

En dehors des lectures édifiantes qui m'étaient recommandées par ma mère, je dévorais tous les livres qui me tombaient sous la main ou, plus exactement, sur lesquels je mettais discrètement la main chez les bouquinistes du quartier. Je transportais mon butin dans la grange et là, assis par terre, je me plongeais dans l'univers fabuleux de Walter Scott, de Karl May, de Mayn Reed et d'Arsène Lupin. Ce dernier m'enchantait particulièrement et je m'efforçais de mon mieux d'imposer à mon visage la grimace caustique, menaçante et supérieure, dont l'artiste avait doté le visage du héros sur la couverture du livre. Avec le mimétisme naturel des enfants, j'y réussissais assez bien et, aujourd'hui encore, je retrouve parfois, dans mon expression, dans mes traits, dans mes mines, une vague trace du dessin qu'un illustrateur de troisième ordre avait tracé jadis sur la couverture d'un livre bon marché. Walter Scott me plaisait beaucoup et il m'arrive encore de m'étendre sur mon lit et de m'élancer à la poursuite de quelque noble idéal, de protéger les veuves et de sauver les orphelins – les veuves sont toujours remarquablement belles et enclines à me témoigner leur reco

Je ne puis pourtant prétendre que ma première rencontre avec la magie fut encourageante.

J'y fus initie dans la cour, par un de mes cadets, prénommé par nous Pastèque, en raison de l'habitude qu'avait l'intéressé d'observer le monde par-dessus la tranche rouge d'une pastèque, dans laquelle il plongeait ses dents et son nez, si bien que seuls ses yeux méditatifs demeuraient visibles. Ses parents avaient une boutique de fruits et légumes dans l'immeuble et il n'émergeait jamais du sous-sol où ils habitaient sans une belle portion de son fruit préféré. II avait une façon de pénétrer dans la chair succulente la tête la première, qui nous faisait saliver de concupiscence, cependant que ses grands yeux attentifs nous observaient avec intérêt par-dessus l'objet de nos désirs. La pastèque était un des fruits les plus communs du pays, mais il y avait, chaque saison, dans la ville, quelques cas de choléra, et nos parents nous interdisaient formellement d'y toucher. Je suis convaincu que les frustrations éprouvées dans l'enfance laissent une marque profonde et indélébile et ne peuvent plus jamais être compensées; à quarante-quatre ans, chaque fois que je plonge mes dents dans une pastèque, j'éprouve un sentiment de revanche et de triomphe extrêmement satisfaisant, et mes yeux semblent toujours chercher par-dessus la tranche ouverte et parfumée, le visage de mon petit camarade pour lui signifier que nous sommes enfin quittes, et que moi aussi, je suis parvenu à quelque chose dans la vie. J'ai beau, cependant, me gaver de mon fruit préféré, il serait vain de nier que je sentirai toujours la morsure du regret dans mon coeur et que toutes les pastèques du monde ne me feront pas oublier celles que je n'ai pas mangées à huit ans, lorsque j'en avais le plus envie, et que la pastèque absolue continuera à me narguer jusqu'à la fin de mes jours, toujours présente, pressentie, et toujours hors de portée.