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– Allons, allons, maître Claude, fuyez ces souvenirs qui vous tuent!…
– Avec quel enivrement, continua Claude, sans entendre, je courais à Meudon!…, Le cœur palpitant, j’entrais dans le jardin. La bo
Maître Claude couvrit son visage de ses deux mains… Il pleurait doucement, sans bruit…
– À quoi bon vous mettre le cœur à l’envers? dit dame Gilberte.
– Mon cœur!… L’enfant l’a emporté dans ses petites menottes qui si souvent ont caressé mon front!… Un matin… jour d’épouvante, jour de malédiction! C’était un jeudi… toute la vie, je m’en souviendrai… il faisait beau… cela sentait bon la fraîcheur, sous les ombrages de Meudon… j’arrive, j’appelle… pas de réponse… Bon! elles sont descendues à la Seine, sans doute? Et pourtant!… Enfin, je ne voulais pas avoir peur… J’entre dans le jardin! Pas de Simo
– Vous avez bien failli mourir, maître Claude, fit dame Gilberte; et lorsque vous m’êtes revenu huit jours après, tremblant la fièvre… j’ai bien cru…
Un coup frappé à la porte interrompit la vieille servante et réveilla de longs échos dans la maison. Gilberte demeura immobile, saisie de stupeur… Claude se redressa violemment, le poing sur la table, le cou tendu, les yeux hagards.
– Qui peut venir ici? murmura la vieille en pâlissant.
– Depuis huit ans, nul n’a frappé à cette porte! gronda Claude. Qui cela peut être, sinon le malheur qui passe?…
Un deuxième coup plus rude du heurtoir retentit, sourdement. Maître Claude retomba pesamment dans son fauteuil et fit un signe impérieux à la servante qui sortit. Et il demeura les yeux fixés sur la porte de la salle. L’instant d’après il entendit le bruit de la barre de fer qu’on décadenassait, de la chaîne qu’on laissait tomber, des verrous qui grinçaient… Puis il y eut un silence…
Tout à coup, dans l’encadrement de la porte, un homme parut la tête couverte d’une cape noire… Claude se leva, et d’un ton raide et craintif à la fois, demanda:
– Qui êtes-vous?… Homme ou spectre… que voulez-vous de moi?…
L’inco
– Maître, je viens requérir les services de ta profession…
Claude fut secoué d’un tressaillement terrible. Un sourire livide crispa ses lèvres. Il se secoua comme pour rejeter le fardeau de ses souvenirs et il dit:
– Du temps que j’exerçais mon sinistre métier, l’official et le grand prévôt seuls pouvaient me requérir. Vous n’êtes ni l’official [7] , ni le grand prévôt… sans quoi vous sauriez que depuis huit ans, je me suis fait relever de mes fonctions… Allez en paix, qui que vous soyez, vous qui cachez votre visage à l’ancien bourreau de Paris!…
L’inco
– Pour moi, pour celle qui m’envoie, tu n’es pas relevé de ta fonction. Pour moi, pour celle à qui tu dois obéissance, tu es encore le bourreau… regarde!
Alors il sortit de dessous son manteau sa main droite qu’il tendit. Au médius de cette main, il y avait un large a
Alors aussi, il s’inclina, se courba très bas, dans une attitude de profonde humilité!…
– Tu obéis?… demanda l’inco
– J’obéis monseigneur!… répondit Claude d’une voix étranglée.
– Bien. Rends-toi à la maison du bout de l’île, derrière Notre-Dame. L’exécution est pour dix heures… Y seras-tu?
– J’y serai, monseigneur!… fit Claude dans un soupir qui ressemblait à un râle. Mais dites à ceux qui vous envoient que je suis las, bien las… que l’horreur pèse sur mes nuits d’un poids trop lourd… que dussé-je être tué moi-même, je ne veux plus tuer… et que je déchirerai demain le pacte qui m’enchaîne.
Il se redressa de toute sa hauteur et ajouta:
– Cela dit, monseigneur, ne comptez plus sur moi… cette exécution sera la dernière!…
– La dernière! fit l’homme. Soit!… Maintenant, Claude, je vais te montrer ce visage que tu me reprochais de tenir caché…
– Qu’importe votre visage! gronda Claude. Puisque j’ai vu votre main… puisque j’ai vu l’effroyable a
– Il faut pourtant que tu me voies face à face, dit l’inco
D’un geste rapide, il fit tomber sa cape et son visage apparut, pâle d’une pâleur spectrale. Claude recula, haletant, et murmura avec un indicible accent où il y avait de la terreur, du défi, du remords peut-être:
– L’évêque!… Le prince Farnèse!… Le père de l’enfant!…
– De l’enfant que tu me volas! gronda Farnèse. Oui, c’est moi! Moi qui t’ai maudit! Moi qui viens de te maudire encore, puisque tu n’as pas eu pitié de mon malheur! Ou plutôt, non! je ne te maudis pas. Une espérance insensée m’a soutenu jusqu’à ce jour. Oui, j’espère encore! C’est en suppliant que je viens… Écoute! Dis-moi la vérité! Sois homme une fois dans ta vie!
Claude hésita un instant… puis secoua la tête. Farnèse attendait, pantelant.
– La vérité! gronda enfin Claude. Je vous l’ai dite le jour que vous êtes venu, il y a près de quinze ans!
Farnèse baissa la tête, comme écrasé, et chancela…
– Elle est morte! reprit Claude d’une voix glaciale. Morte trois jours après que je la recueillis au pied du gibet… morte dans les bras de la femme à qui je la confiai…
Le cardinal prince Farnèse ne dit plus rien. Il leva les bras au ciel et les laissa lourdement retomber. Puis il ramena sa cape sur sa tête et, avec un lugubre gémissement, se dirigea vers la porte. Claude, rapidement, jeta un manteau sur ses épaules, suivit Farnèse et le rejoignit au moment où il mettait le pied dans la rue. Il le toucha au bras, et d’un accent de timidité farouche:
– Pardon… un mot encore…
Farnèse frisso
– Que veux-tu?
– Vous ne m’avez pas dit qui je dois exécuter ce soir!…
– J’ignore!… dit Farnèse, morne et glacé.
– Est-ce un homme?… Une femme?…
– Une femme!… Une jeune fille!…
Claude frémit d’angoisse… Une jeune fille… Un être de grâce et de faiblesse qu’il allait supprimer!…
– L’infortunée! murmura-t-il.
À ce moment, le bronze de Notre-Dame tinta dans la nuit, et les ondulations sonores s’épandirent sur la Cité endormie en hululements d’une infinie tristesse… Les deux hommes, le cardinal et le bourreau, demeurèrent immobiles, comptant les coups. Et quand la voix de la cathédrale se tut, celle du cardinal s’éleva:
– L’heure de l’exécution! dit-il sourdement.
Puis, Farnèse leva la main comme pour jeter un ordre suprême, et lentement, de son pas silencieux, la tête penchée, les épaules frisso
– La dernière exécution… La dernière victime!…
[7] L’official: juge ecclésiastique désigné par l’évêque pour exercer la juridiction du tribunal ecclésiastique.