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Elle ne penserait plus à la mort depuis longtemps, ce genre de préoccupations l'aurait quitté avec la jeunesse. Et même si un jour elle sentait ses derniers instants arriver, elle saurait se mettre à l'abri de ce corps devenu dangereux et elle sauterait hors de lui avec la dextérité d'une âme. À présent son avenir était illimité, elle avait devant elle un panorama de jours i

Elle ne parviendrait jamais plus à se mettre en rapport avec la famille des antipodes. Un matin, elle tomberait par hasard sur une femme à peine plus âgée qu'elle en train d'arroser des géraniums sous une véranda. Elles se jetteraient d'abord des coups d'œil, puis elles prendraient toutes les deux à la fois l'initiative de se dire bonjour. Elles s'apercevraient qu'elles parlaient la même langue, et elles échangeraient quelques phrases. Ensuite la femme ouvrirait une fenêtre et lui montrerait la bouche de métro qui se trouverait à une cinquantaine de mètres de chez elle. Elles constateraient qu'elles habitaient la même ville, elles n'étaient séparées l'une de l'autre que par quelques kilomètres d'immeubles et de macadam. Elles se rencontreraient, déjeunant à mi-chemin de leurs habitations respectives, s'invitant chacune à son tour à prendre le thé, devenant peu à peu des amies intimes, échangeant à ce point leurs souvenirs que leurs mémoires finiraient par se ressembler.

Elles se disputeraient parfois comme des gamines, et des mois durant elles ne se verraient plus, ne communiquant plus qu'à distance, coupant le son, brouillant même l'image pour manifester leur mauvaise humeur. De toute façon, elles se rencontreraient de moins en moins, préférant les face à face lointains, chacune restant dans sa coquille, plutôt que de se déplacer et de passer l'après-midi en présence d'un être dont la réalité leur semblerait pesante, gorgée d'odeurs, d'émanations indéfinissables, écœurantes comme les effluves qui flottent dans la chambre d'un mort.

Elles mettraient leur linge au même moment dans la machine à laver, elles se le montreraient en train de tourner, d'abord lentement, puis à grande vitesse durant l'essorage. Elles le repasseraient en chœur, échangeant des commentaires sur la rigidité de certaines étoffes et la mollesse des sous-vêtements. Elles mettraient les robes sur des cintres, plieraient le reste et rangeraient la planche dans le placard. Ces besognes e

Le soir, chacune allumerait son téléviseur et ferait défiler les canaux. Elles s'en prendraient à l'aspect des gens, à leurs paroles, et à l'imbécillité des événements qui survenaient dans le monde depuis des a

Elles se réveilleraient souvent fatiguées, irritables. Elles se chamailleraient, se fâcheraient. Elles en profiteraient pour aller faire des courses, et quand elles reviendraient elles se réconcilieraient en préparant leur déjeuner. Elles aimeraient manger en regardant avec attention la bouche de l'autre mâcher sa nourriture. Elles auraient l'impression que les aliments circulaient de corps en corps, et devenaient leur bien commun. À la fin du repas, il serait fréquent qu'elles aient un point de côté exactement dans la même zone près du foie. Elles en voudraient à la viande trop dure, aux légumes filandreux, aux oignons vinaigrés qui leur seraient montés au nez comme de da moutarde.

Dans l'après-midi la femme lui montrerait parfois des photos de plantes qui avaient fleuri des a

Elles n'éprouveraient l'une envers l'autre que des sentiments émoussés par l'âge, et quand l'une serait alitée l'autre se réjouirait de ne pas l'être. Il arriverait pourtant qu'elle fasse la lecture à la malade, qu'elle lui montre un bouquet cueilli dans sa véranda ou acheté le matin même au marché aux fleurs. Mais dans ces cas-là elles ne se rendraient jamais visite, par crainte de la contagion, par crainte aussi de respirer l'autre, dont la cohabitation avec un microbe ou un petit virus saiso

Mais dans l'ensemble elles jouiraient toutes deux d'une santé parfaite, ne souffrant même pas de rhumatismes, ni de crises de mélancolie. Elles auraient chacune perdu un enfant, l'un de quatre ans, l'autre adulte, sans compter les maris qui n'auraient pas atteint la soixantaine. Elles auraient surmonté ces handicaps, leurs blessures ne seraient plus que des souvenirs aux contours peu nets qui voisineraient avec ceux des amies perdues de vue ou d'un prix aperçu à la vitrine d'une bijouterie. Elles refuseraient toutes deux la tristesse, chaque instant serait coûte que coûte un petit bonheur, même si pour cela elles devaient faire des efforts constants et ne jamais se laisser aller.

Afin de raffermir leur résolution, elles auraient voulu entrer en contact avec un de ces êtres dont la vie est un perpétuel problème, qui vont de chagrin en déboires financiers, de deuil en inondation. Et quand il ne leur arrive rien, ils s'infligent de légères blessures, jusqu'au moment où de toute façon ils se laissent basculer avec un sourire ironique à l'adresse de l'humanité qui désormais poursuivra sans eux sa suante progression de coureur cycliste. Eux aussi avaient pédalé, perdu des hectolitres de transpiration, ils avaient participé de mauvaise grâce à l'existence, et à présent ils l'abando

Elles auraient voulu les voir chuter, puis elles se seraient préparé une tasse de thé qu'elles auraient bue en regrettant de n'être pas plus heureuses encore, et en se promettant dès le lendemain de faire des exercices intérieurs pour fortifier leur joie de vivre comme le premier muscle venu.

Elles auraient voulu avoir une vue générale de la vie des gens de la ville et du reste du monde. Elles auraient picoré du regard l'intérieur des logements, observant de petits morceaux de l'espèce humaine en train de consommer ses aliments, de s'habiller, ou de dormir. Elles auraient voulu pouvoir piocher au hasard une vie pour la déshabiller du regard et de l'ouïe. Elles seraient avides d'autrui, elles examineraient durant des heures sa manière de poser une fourchette sur la toile cirée, d'embrasser son enfant, ou de se laver les mains avec quelques gouttes de savon nacré. Leur regard s'insinuerait partout, visitant l'intérieur des corps, des cerveaux, visitant en une nuit toutes les têtes d'un immeuble, d'un quartier, et avec un peu d'habitude réussissant en quelques mois à posséder une vision globale des encéphales de l'humanité, avec leurs souvenirs, leurs sommets, leurs abîmes, et tous ces pointillés qui ne menaient nulle part, ces pensées mort-nées qu'ils ne s'étaient jamais souvenus avoir eues, et qui ne servaient à rien. Elles éprouveraient une certaine fierté de cette co

Elles finiraient par s'espio

Elles auraient pu mourir face à face, se regardant fléchir peu à peu, avant de plonger chacune dans son agonie. Mais en réalité leurs morts seraient distantes de plusieurs a