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XII LES TREIZE CACAHUÈTES DU BARON D’ASKOF
Nous n’avons pas encore pénétré dans le charmant intérieur du baron et de la baro
Le plus bel ornement de la famille était incontestablement Marie-Thérèse, l’amie de Lydie, une brune au teint ambré et rose, au profil très légèrement aquilin, au jeune front de volonté et aux grands yeux sombres singulièrement beaux, mais qui manquaient de douceur.
La mère de Marie-Thérèse était jalouse de sa fille. Elle trouvait insupportable d’avoir à ses côtés cette belle enfant qui lui volait des hommages. C’est surtout le second mariage de la baro
Marie-Thérèse n’avait jamais pu voir Askof sans lui dire quelque chose de désagréable. Elle le trouvait bellâtre, vaniteux, inquiétant, sournois, redoutable.
Elle ne comprenait point que sa mère se fût laissée influencer par une «nature» aussi hostile; elle ne lui pardo
Et, à propos de cet accident, Marie-Thérèse osait à peine s’avouer à elle-même que d’Askof, qui avait été du nombre des chasseurs, était capable de tout!
Cependant, il y avait eu une sorte de trêve entre la mère et la fille depuis quelques mois.
En fait, Marie-Thérèse était maintenant uniquement occupée de ses affaires à elle qui se résumaient toutes dans son amour pour Frédéric Héloni.
Les deux jeunes gens s’étaient rencontrés chez des amis communs et comme Marie-Thérèse fréquentait les mêmes cours que Lydie, les deux jeunes filles n’avaient bientôt plus eu de secrets l’une pour l’autre.
Cette nuit-là, Marie-Thérèse venait d’être surprise par la baro
La dispute avait atteint aussitôt un diapason élevé.
– Vous me dites que Frédéric n’a pas le sou, mais Askof n’était pas riche non plus quand vous avez consenti à l’épouser! Vous dites qu’il n’en veut qu’à ma fortune… Askof a pris la vôtre et peut-être un peu de la mie
– Je sais depuis longtemps que je n’ai pas de plus cruelle e
– En vérité! ma chère mère, je m’en échapperai, je vous le jure, pour crier partout que votre Askof a assassiné mon père à la chasse!
Véra reçut le coup et en fut si étourdie qu’il lui fut impossible d’abord de répondre. Elle jeta à sa fille un regard égaré et une teinte livide se répandit sur ses traits tout à l’heure enflammés. Enfin, elle reprit quelque force et quelque souffle pour s’écrier:
– Malheureuse! Comment oses-tu?
… Mais il était trop tard! Et sa fille ne le lui envoya pas dire:
– Trop tard, maman! Tu as avoué! Tu le savais, tu le savais! Mais moi, je ne le savais pas! Je m’en doutais tout simplement, et tu viens de me l’avouer!
– Je te jure, balbutia la mère éperdue.
– Ne jure pas! Papa t’entend! Papa t’entend! Sur ta part de paradis, ne jure pas! Tu comprends, maman, que je ne t’accuse pas! Non! Non! Ça non… Mais c’est lui qui l’a tué! Tu en es sûre comme j’en suis sûre maintenant! Et tu… Oh! je ne veux plus te voir!
– Et moi, gémit la baro
– Ton Askof est un assassin et Frédéric est un ho
– Laisse-moi te dire… laisse-moi te dire que tu l’épouseras demain si tu veux! Tu feras tout ce que tu voudras!
À ce moment on frappa à la porte de la chambre de la jeune fille et une servante polonaise appela sa maîtresse. Le baron était rentré et demandait à voir à l’instant même la baro
Véra poussa un soupir, tourna vers sa fille une figure désespérée et, d’un pas traînant, elle sortit.
La porte se referma durement derrière elle. Elle eut la sensation qu’elle venait d’être jetée dehors comme une chie
Askof l’attendait dans sa chambre à lui.
Quand ils se virent, ils ne se reco
– Qu’est-ce que tu as?
– Écoute, Véra, sais-tu ce qui m’arrive?
– Non! dis vite!
– Eh bien, ma petite… J’ai reçu treize cacahuètes!
Elle le regardait d’abord comme si elle n’avait pas bien entendu… et puis elle répéta d’un air hébété: treize? qu’est-ce que tu me dis? Treize?
– C’est lui-même qui me les a comptées! fit-il en se laissant glisser à côté d’elle sur un canapé qui reçut leur mutuelle, incroyable, extraordinaire terreur.
Maintenant, elle avait tout oublié de ce qui s’était passé entre sa fille et elle, rien n’existait plus pour elle que les treize cacahuètes!
Et elle entourait son Georges de ses bras tremblants.
– Qu’est-ce que tu as fait, mon pauvre petit? fit-elle en le regardant comme une mère peut regarder son enfant condamné à mort.
Il haussa les épaules:
– Est-ce que je sais, moi? Il me le dira ou me le fera dire peut-être avant que je crève!
– Tais-toi! tais-toi! ne dis pas cela! Si tu étais sûr de cela, tu ne me le dirais pas! Tu sais bien qu’il ne peut pas se passer de toi… Tu lui es trop utile! La dernière fois, il a bien pardo
Askof secoua la tête. «La dernière fois, il m’a averti. Il m’a dit que c’était “la dernière fois”! et, tu sais, quand il dit quelque chose! Enfin… que veux-tu? nous n’avons plus qu’à attendre!
– Mon pauvre petit! Mon pauvre petit! Et tu n’as pas essayé de fuir? Il eut un sourire sinistre.
– Où? Tu sais bien que si je n’étais pas rentré chez moi, directement, il me faisait régler mon compte! As-tu donc oublié ce qui est arrivé à Bastard? Sitôt qu’il eut reçu les treize, il a voulu prendre de l’air. Le lendemain, sa veuve allait reco
– Mais nous ne serons donc jamais débarrassés de cet homme?
– Jamais!
– Mais il ne mourra donc jamais! Mais on ne le tuera donc jamais, lui!
– Le tuer! La mort lui obéit! Si tu savais! je ne t’ai dit que la moitié de ce que je sais de cet homme et moi-même je suis encore si ignorant de tant de choses qui constituent sa puissance! Tu souhaites qu’il disparaisse, malheureuse, tu souhaites par cela même notre ruine! Car crois bien qu’il a tout prévu et qu’il ne redoute nulle trahison. Un jour, il m’a dit: «Le lendemain de ma mort, même de ma mort naturelle, vous serez perdus, vous et les vôtres…
– Quel supplice! Ne me diras-tu donc jamais, Georges, ce que tu as fait pour être ainsi dans la main de ce monstre?
– Ce que j’ai fait! Il n’a eu qu’à ouvrir la main et j’y suis tombé! Je voulais de l’or et cette main en était pleine!
– Mais tout cet or, où le prend-il?
– Quand on a tous les secrets du monde, Véra, on a tout l’or du monde! Seulement, avec cet or, il m’a acheté! et sa main m’a retenu pour toujours! À cet homme, j’ai vendu mon âme et mon corps et mon intelligence, et mon cœur… et ma haine… oui, j’ai vendu jusqu’à cette chose sacrée: la haine! Écoute Véra, il faut que je te dise des choses, car demain… qui sait si demain je serai encore là pour te les dire?
– Tais-toi, Georges! tu ne le crois pas… et si cela arrivait, je te jure que je saurais te venger, moi!
Il se dressa devant elle dans une agitation subite.
– Le saurais-tu Véra, le saurais-tu?
– Je le tuerais! Moi-même, je le frapperais, pour qu’il sache bien que c’est toi que je venge, Askof!
– Ce que tu appelles me venger, Véra! faire mourir un homme comme tout le monde!
– Que voudrais-tu donc?
– Que tu le laisses vivre! Mais quelle agonie, quelle lente agonie serait la sie
À ce moment, on entendit un singulier sifflement dans la rue. Askof se dressa, effaré, s’avança jusqu’à la fenêtre, souleva légèrement un rideau; il regarda dans le noir, dans la nuit épaisse du square. D’autres coups de sifflet plus éloignés se firent encore entendre, semblant se répondre les uns aux autres.