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Il venait, selon l’usage des Compagnons du Devoir, de monter à la Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de maître Jacques, père des Compagnons. Ensuite, après avoir inscrit sur une roche son surnom compagnonique, il était descendu jusqu’à Saint-Maximin, pour prendre ses couleurs chez maître Fabre, le maréchal qui sacre les Enfants du Devoir. Et, fier comme un César, le mouchoir sur la nuque, le chapeau égayé d’un flot de faveurs multicolores et, pendus à ses oreilles, deux petits compas d’argent, il tendait vaillamment la guêtre dans un tourbillon de poussière. Il en était tout blanc.
Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers s’il n’y avait pas de figues; mais elles n’étaient pas mûres, et les lézards bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur les oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil qui dardait, chantaient rageusement.
– Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet.
Ayant, depuis des heures, vidé sa gourde d’eau-de-vie, il pantelait de soif et sa chemise était trempée.
– Mais en avant! disait-il. Bientôt, nous serons à Grasse.
Oh! sacré nom de sort! Quel bonheur, quelle joie d’embrasser père et mère et de boire à la cruche l’eau des fontaines de Grasse, et de conter mon Tour de France, et d’embrasser Mion sur ses joues fraîches, et de nous marier, vie
Enfin, le voilà au portail de Grasse et, dans quatre enjambées, à l’atelier de son père.
II
– Mon gars, ô mon beau gars, cria le vieux Pignol en quittant son établi, sois le bien arrivé! Marguerite, le petit!
Cours, va tirer du vin; mets la poêle, la nappe… Oh! la bénédiction! Comment te portes-tu?
– Pas trop mal, grâce à Dieu! Et vous autres, par ici, père, êtes-vous tous gaillards?
– Eh! comme de pauvres vieux… Mais s’est-il donc fait grand!
Et tout le monde l’embrasse, père, mère, voisins, et les amis, et les fillettes. On lui décharge son paquet, et les enfants manient les beaux rubans de son chapeau et de sa longue ca
– Par exemple, faisait le vieux maître Pignol en frappant avec son verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achevé ton Tour de France et te voilà déjà, à ce que tu m’assures, passé et reçu Compagnon du Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait sept ans, oui, sept belles a
– Oh! père! pour cela, répondit le jeune homme, voyez, sans me vanter, je ne crois pas que perso
– Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis que la morue chante et cuit dans la poêle, ce que tu remarquas de beau, tout en courant le pays.
III
– D’abord, père, vous savez qu’en partant d’ici, de Grasse, je filai sur Toulon, où j’entrai à l’arsenal. Pas besoin de relever tout ce qui est là-dedans: vous l’avez vu comme moi.
– Passe, oui, c’est co
– En partant de Toulon, j’allai m’embaucher à Marseille, fort belle et grande ville, avantageuse pour l’ouvrier, où les coteries ou camarades me firent observer, père, un cheval marin qui sert d’enseigne à une auberge.
– C’est bien.
– De là, ma foi, je remontai sur Aix, où j’admirai les sculptures du portail de Saint-Sauveur.
– Nous avons vu tout cela.
– Puis, de là, nous gagnâmes Arles, et nous vîmes la voûte de la commune d’Arles.
– Si bien appareillée qu’on ne peut pas comprendre comment ça tient en l’air.
– D’Arles, père, nous tirâmes sur le bourg de Saint-Gille, et là, nous vîmes la fameuse Vis…
– Oui, oui, une merveille pour le trait et pour la taille.
Ce qui fait voir, mon fils, qu’autrefois, tout de même, aussi bien qu’aujourd’hui, il y eut de bons ouvriers.
– Puis, nous nous dirigeâmes de Saint-Gille à Montpellier, et là, on nous montra la célèbre Coquille…
– Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la «trompe de Montpellier».
– C’est cela… Et, après, nous marchâmes sur Narbo
– C’est là que je t’attendais.
– Quoi donc, père? A Narbo
– Et puis?
– Mon père, la chanson n’en dit pas davantage: «Carcasso
– Alors, bousilleur, tu n’as pas vu la Grenouille?
– Mais quelle grenouille?
– La Grenouille qui est au fond du bénitier de l’église Saint-Paul. Ah! je ne m’éto
IV
Le pauvre Pignolet, qui savait que son père ne démordait pas aisément et qu’il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et le lendemain, à l’aube, sans répliquer davantage, après avoir muni de vivres son bissac, il repartit pour Narbo
Avec ses pieds meurtris et enflés par la marche, avec la chaleur, la soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet!
Aussitôt arrivé, au bout de sept ou huit jours, dans la ville de Narbo
Dans la vasque de marbre, en effet, sous l’eau claire, une grenouille rayée de roux, tellement bien sculptée qu’on l’aurait dite vivante, regardait accroupie, avec ses deux yeux d’or et son museau narquois, le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir.
– Ah! petite vilaine, s’écria tout à coup, farouche, le menuisier. Ah! c’est toi qui m’as fait faire, par ce soleil ardent, deux cents lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de Grasse!
Et voilà le sacripant qui, de son baluchon, tire son maillet, son ciseau, et pan! d’un coup, à la grenouille il fait sauter une patte. On dit que l’eau bénite, comme teinte de sang, devînt rouge soudain, et la vasque du bénitier, depuis lors, est restée rougeâtre.
(Almanach Provençal de 1890.)
LA MONTELAISE
I
Une fois, à Monteux, qui est l’endroit du grand saint Gent et de Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l’or. On lui disait Rose. C’était la fille d’un cafetier. Et, comme elle était sage et qu’elle chantait comme un ange, le curé de Monteux l’avait mise à la tête des choristes de son église.
Voici que, pour la Saint-Gent, fête patronale de Monteux, le père de Rose avait loué un chanteur.
Le chanteur, qui était jeune, tomba amoureux de la blondine; la blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, les deux enfants, sans tant aller chercher, se marièrent; la petite Rose fut Mme Bordas.
Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que c’était charmant, libres comme l’air et jeunes comme l’eau, de n’avoir aucun souci, que de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie!
La belle première fête où Rose chanta, ce fut pour sainte Agathe, la vote des Maillanais.
Je m’en souviens comme si c’était hier.
C’était au café de la Place (aujourd’hui Café du Soleil): la salle était pleine comme un œuf. Rose, pas plus effrayée qu’un passereau de saule, était droite, là-bas au fond, sur une estrade, avec ses cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari à ses pieds l’accompagnant sur la guitare.