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CHAPITRE XIII: L’ALMANACH PROVENÇAL

Le bon pèlerin. – Jarjaye au paradis. – La Grenouille de Narbo

L’Almanach Provençal, bien venu des paysans, goûté par les patriotes, estimé par les lettrés, recherché par les artistes, gagna rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la première a

Comme il s’agit d’une œuvre de famille et de veillée, ce chiffre représente, je ne crois guère me tromper, cinquante mille lecteurs. Impossible de dire le soin, le zèle, l’amour- propre que Roumanille et moi avions mis sans relâche à ce cher petit livre, pendant les quarante premières a

Roumanille a publié, dans un volume à part (Li Conte Prouvençau et li Cascareleto), la fleur des contes et gais devis qu’il égrena à profusion dans notre almanach populaire.

Nous aurions pu en faire autant; mais nous nous contenterons de do

LE BON PÈLERIN

Légende provençale.

I

Maître Archimbaud avait près de cent ans. Il avait été jadis un rude homme de guerre; mais à présent, tout éclopé et perclus par la vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus bouger.

Le vieux maître Archimbaud avait trois fils. Un matin, il appela l’aîné et lui dit:

– Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit et rêvassant, car, va, au fond d’un lit, on a le temps de réfléchir je me suis remémoré que, dans une bataille, me rencontrant un jour en danger de périr je promis à Dieu de faire le voyage de Rome… Aïe! je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre! Je voudrais bien, mon fils, que tu fisses à ma place ce pèlerinage-là, car il me peine de mourir sans avoir accompli mon vœu.

L’aîné répondit:

– Que diable allez-vous donc vous mettre en tête, un pèlerinage à Rome et je ne sais où encore! Père, mangez, buvez, et puis dans votre lit, autant qu’il vous plaira, dites des patenôtres! Nous avons, nous, autre chose à faire.

Maître Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils cadet;

– Cadet, écoute, lui fait-il: en rêvassant et en calculant, car, vois-tu, au fond d’un lit on a le loisir de rêver, je me suis souvenu que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je me vouai à Dieu pour le grand voyage de Rome… Aïe! je suis vieux comme terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais qu’à ma place tu ailles faire, toi, le pèlerinage promis.

Le cadet répondit:

– Père, dans quinze jours va venir le beau temps! Il faudra labourer les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher les foins… Notre aîné doit conduire le troupeau dans la montagne; le jeune est un enfant… Qui commandera, si je m’en vais à Rome fainéanter par les chemins? Père, mangez, dormez, et laissez-nous tranquilles.

Le bon maître Archimbaud, le lendemain matin appelle le plus jeune:

– Espérit, mon enfant, approche, lui fait-il. J’ai promis au bon Dieu de faire un pèlerinage à Rome… Mais je suis vieux comme terre! Je ne puis plus aller en guerre… Je t’y enverrais bien à ma place, pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome est très loin, mon Dieu! et s’il t’arrivait malheur…

– Mon père, j’irai, répondit le jeune. Mais la mère cria: Je ne veux pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa Rome, finit par do

– Mère, dit le jeune, la volonté d’un père est un ordre de Dieu! Quand Dieu commande, il faut partir.

Et Espérit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une petite gourde, mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa ses souliers neufs, chercha dans le bûcher un bon bâton de chêne, jeta son manteau sur l’épaule, embrassa son vieux père, qui lui do

II

Mais avant de se mettre en voie, il alla dévotement ouïr la sainte messe; et n’est-ce pas merveille qu’en sortant de l’église, il trouva sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots:

– Ami, n’allez-vous pas à Rome?

– Mais oui, dit Espérit.

– Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous pourrions faire route ensemble.

– Volontiers, mon bel ami.

Or cet aimable jouvenceau était un ange envoyé par Dieu.

Espérit avec l’ange prirent donc la voie romaine; et ainsi tout gaiement, tantôt au soleil, tantôt à l’aiguail, en mendiant leur pain et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du bâton, enfin ils arrivèrent à la cité de Rome.

Une fois reposés, ils firent leurs dévotions à la grande église de Saint-Pierre, visitèrent tour à tour les basiliques, les chapelles, les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers sacrés, baisèrent les reliques des apôtres Pierre et Paul, des vierges, des martyrs et de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le pape, qui leur do

Et alors Espérit avec son compagnon allèrent se coucher sous le porche de Saint-Pierre et Espérit s’endormit.

Or, voici qu’en dormant le pèlerin vit en songe ses frères et sa mère qui brûlaient en enfer, et il se vit lui-même avec son père dans la gloire éternelle des paradis de Dieu.

– Hélas! pour lors, s’écria-t-il, je voudrais bien, mon Dieu, retirer du feu ma mère, ma pauvre mère et mes frères!

Et Dieu lui répondit:

– Tes frères, c’est impossible, car ils ont désobéi mon commandement; mais ta mère, peut-être, si tu peux, avant sa mort, lui faire faire trois charités.

Et Espérit se réveilla. L’ange avait disparu. Il eut beau l’attendre, le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout seul s’en retourner à Rome.

Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des coquillages, en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de là, lentement, par voies et par chemins, par vallées et par montagnes, il regagna le pays en mendiant et en priant.

III

C’est ainsi qu’il arriva dans son endroit et à sa maison.

Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et chétif, hâlé, poudreux, en haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de son bourdon, son chapelet et ses coquilles, il était méco

– Au pauvre pèlerin, au nom de Dieu, faites l’aumône!

– Ho! sa mère cria, vous êtes e

– Hélas! épouse, fit au fond de son lit le bon vieil Archimbaud, do

Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un croûton et l’alla porter au pauvre. Le lendemain, le pèlerin retourne encore à la porte de la maison paternelle en disant:

– Au nom de Dieu, maîtresse, faites un peu d’aumône au pauvre pèlerin.

– Vous êtes encore là! cria la vieille, vous savez bien qu’hier on vous do

– Hélas! épouse, dit Archimbaud le bon vieillard, hier as-tu pas mangé? et aujourd’hui toi-même ne manges-tu pas encore? Qui sait si notre fils ne se trouve pas aussi dans la même misère!

Et voilà que l’épouse, attendrie de nouveau, va couper un autre croûton et le porte encore au pauvre.

Le lendemain enfin, Espérit revient à la porte de ses gens et dit:

– Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maîtresse, do

– Ne

– Hélas! épouse, dit le bon vieil Archimbaud, do

– Oui, tu as raison, dit la mère, et elle alla aussitôt ouvrir la porte de l’étable et le pauvre Espérit, sur la paille, derrière les bêtes, alla se gîter dans un coin.