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CHAPITRE V
Un fâcheux incident interrompit les travaux de l’atelier au moment où ils allaient le mieux. Un des meilleurs apprentis du père Huguenin se démit l’épaule en tombant d’une échelle; et, comme un malheur n’arrive jamais seul, le père Huguenin s’enfonça dans le pouce un éclat de bois qui le mit hors de travail. M. Lerebours lui prodigua de gracieuses condoléances pendant un jour ou deux; mais quand il vit que l’apprenti était retourné chez ses parents pour se faire soigner, et quand le médecin du village eut visité la main du vieux menuisier, et décrété qu’il fallait quinze jours de repos à cette blessure, l’intraitable économe parla de faire commencer l’escalier par d’autres entrepreneurs. Ce fut une crainte mortelle pour le père Huguenin, qui mettait encore plus d’amour-propre que d’intérêt perso
– Coupez-moi donc la tête tout de suite! dit le père Huguenin, en jetant son ciseau avec désespoir sur le plancher; et il alla s’enfermer chez lui de colère et de douleur.
– Mon père, lui dit Pierre à l’heure de la veillée, il faut prendre un parti. Vous ne pouvez travailler d’ici à plusieurs semaines sans compromettre votre santé, votre vie peut-être. Guillaume était votre meilleur ouvrier; il lui faut deux mois, au moins, pour se rétablir. Me voilà seul avec des jeunes gens zélés sans doute, mais inexpérimentés, et manquant des co
– Que veux-tu! le sort nous en veut! répondit le père Huguenin avec un profond soupir, et quand le diable se met après les pauvres gens, il faut qu’ils succombent.
– Non, mon père, le sort n’en veut à perso
– Et où les prendras-tu? Les maîtres menuisiers des environs voudront-ils nous céder les leurs? Quand ils sont bons, on n’en a jamais de reste: et s’ils sont mauvais, on en a toujours de trop. Proposerai-je à un de ces maîtres de se mettre de moitié avec moi? Dans ce cas-là, j’aime autant me retirer tout à fait. À quoi bon prendre la peine s’il faut partager l’ho
– Aussi faut-il que l’ho
– Mais encore un coup, où les pêcheras-tu? s’écria le père Huguenin.
– J’irai les embaucher à Blois, répondit Pierre.
Ici le vieillard fronça le sourcil d’une étrange manière, et son visage prit une expression de reproche si sévère, que Pierre en fut interdit.
– C’est bien! reprit le père Huguenin après un silence énergique, voilà où tu voulais en venir. Il te faut des compagnons du tour de France , des enfants du Temple , des sorciers, des libertins, de la canaille de grands chemins? Dans quel Devoir les choisiras-tu? car tu ne m’as pas fait l’ho
– Votre fils est un homme, dit Pierre en reprenant courage, et soyez sûr, mon père, que perso
– En vérité, voilà qui est étrange! et je vois bien que toute cette feinte douceur cachait de mauvais desseins contre moi. Les dévorants vont donc entrer chez moi par la fenêtre! car certainement je leur fermerai la porte au nez; Dieu sait s’il ne m’égorgeront pas dans mon lit, comme ils s’égorgent les uns les autres au coin des bois et dans les cabarets.
En parlant ainsi, le père Huguenin élevait la voix, et, sans songer à sa main malade, il frappait sur la table de toutes ses forces.
– À qui donc en avez-vous? dit en entrant le maître serrurier son voisin, attiré par le bruit; voulez-vous renverser la maison, et n’avez-vous pas de honte à votre âge de faire un pareil vacarme? Voyons, jeune homme, est-ce vous qui obstinez votre père? ce n’est pas bien, cela! La jeunesse est une gâchette qui doit obéir au grand ressort de l’âge mûr.
Quand Pierre eut exposé le fait au père Lacrête, celui-ci se prit à rire.
– Ah! ah! dit-il en se retournant vers son compère, je te reco
– Est-il possible, dit Pierre en riant, que vous croyiez à de telles folies, voisin?
– Je n’y crois pas tout à fait, répondit le serrurier avec une bonhomie maligne; mais enfin, j’y crois un peu. Je ne peux pas oublier la peur que j’avais quand j’étais tout jeune et que j’entendais sur la montagne de Valmont, où je travaillais alors comme forgeron avec mon père, les cris singuliers et les hurlements effroyables qu’on appelait la chasse de nuit ou le sabbat. Je me cachais tout tremblant dans la paille de mon lit, et mon père me disait: Allons, allons, dormez, petit! ce sont les loups qui hurlent dans la forêt. – Mais il y en avait d’autres qui disaient: Ce sont les compagnons charpentiers qui reçoivent un nouveau frère dans leur corps, et ils lui font signer un pacte avec le diable; celui qui restera éveillé jusqu’à une heure du matin verra Satan passer dans le ciel sous la forme d’une grande équerre de feu. – Vraiment, je le croyais si bien que, tout en me mourant de peur, je grillais d’envie de le voir; mais je ne pouvais jamais m’empêcher de m’endormir avant l’heure, car la fatigue était plus forte que la curiosité. Mais, voyez un peu! depuis qu’on m’a dit que les serruriers avaient un Devoir, je commence à penser que tout cela n’est pas si sorcier, et peut être bon à quelque chose.
– Et à quoi bon? s’écria le père Huguenin de plus en plus courroucé. Vraiment, vous me faites sortir de moi! Dirait-on pas qu’il va étudier la franche maço
– Oui, à mon âge, je voudrais m’y instruire, répondit le père Lacrête, qui était taquin et têtu comme un vrai serrurier; et si vous voulez savoir à quoi cela est bon, je vous dirai que cela sert à s’entendre, à se co
– Et moi je vais vous dire à quoi cela leur sert, reprit le père Huguenin avec indignation: à s’entendre contre vous, à se faire co
– Ils sont donc bien fins, poursuivit le voisin; car je ne m’aperçois pas de tout cela, et pourtant je ne passe pas d’a
– La jeunesse doit vivre avec la jeunesse, et quand les vieux veulent partager ses divertissements, elle les raille et les méprise. Vous avez fait de belles affaires, à fréquenter les compagnons, n’est-il pas vrai? Au lieu de former de bons apprentis qui travaillent pour vous tout en vous payant, vous trouvez votre profit (un singulier profit!) à payer et à nourrir de grands coquins qui vous font passer pour un ignorant et qui vous ruinent.
[1] Appellations diverses que les sociétés de compagnons de divers métiers se do