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CHAPITRE XVIII
Lorsque Pierre, qui, chez lui, comme en voyage, partageait son lit avec Amaury, à la manière des anciens frères d’armes, raconta à son ami la proposition que le comte lui avait faite, un vif sentiment d’espérance et de joie s’empara du jeune artiste. Il avait toujours senti l’adresse délicate de ses mains et le goût exquis de ses pensées le porter vers la sculpture; mais ayant commencé l’état de menuisier et s’étant affilié à un compagno
– Ah! mon ami, s’écria-t-il, que la destinée est bo
Le délire du Corinthien causa quelque surprise à son ami. Pierre ne co
– J’ai commencé par le plus difficile, lui dit-il, parce que je ne suis point inquiet pour le reste. Mais cette tête réussira-t-elle? Je sais bien qu’elle ne ressemblera pas exactement au modèle. Mais pourvu qu’elle ait de la vérité, de l’expression et de la grâce, elle sera digne de subsister. Ce que j’admire dans cette boiserie, c’est qu’il n’y a pas deux ornements ni deux figures semblables. C’est la variété et le caprice infinis dans l’harmonie et la régularité. Oh! mon ami, puissé-je trouver la beauté, moi aussi! puissé-je mettre au jour ce que j’ai dans l’âme, et produire ce que je sens!
– Mais où as-tu appris l’art du dessin? lui demanda Pierre éto
– Nulle part et partout, répondit le jeune homme. J’ai toujours été poussé par un instinct irrésistible vers les statues et les bas-reliefs. Je n’ai jamais passé devant un monument sans m’arrêter pour en considérer longtemps tous les ornements et toutes les sculptures. Mais c’est dans les musées des grandes villes que j’ai caché de longues contemplations et savouré des jouissances que je n’aurais osé dire à perso
En parlant ainsi, le Corinthien travaillait avec ardeur; ses yeux étaient brillants et humides, sont front était baigné de sueur. Il y avait au fond de son âme une angoisse délicieuse et terrible. Pierre la partageait. Quand la figure fut achevée, Amaury, voyant arriver le père Huguenin et les apprentis, essuya son front, et cacha dans un coin son œuvre et les outils dont il s’était servi pour la faire. Il craignait le jugement de l’ignorance, et d’être découragé par quelque raillerie. Il ne voulait même pas examiner à la dérobée ce qu’il avait fait, crainte d’apercevoir son impuissance et de perdre trop vite l’espoir plein de délices. Quand les ouvriers sortirent à midi pour goûter, il ne les suivit pas, et pria Pierre Huguenin de lui aller chercher un morceau de pain. Mais quand celui-ci le lui rapporta, il ne songea point à y toucher.
– Pierre! s’écria-t-il, je crois que j’ai réussi; mais je tremble de te montrer ce que j’ai fait. Si tu le condamnes, ne me le dis pas encore, je t’en prie. Laisse-moi me flatter jusqu’à ce soir encore.
L’heure du souper étant venue, il enveloppa la figurine dans son mouchoir, et la do
– Je m’en garderai bien, dit Pierre, je ne puis juger le mérite d’une pareille chose; mais je sais quelqu’un qui doit s’y co
Pierre ne songea pas à prendre ses beaux habits. Il ne se souvint même pas de l’embarras qu’il avait éprouvé la veille, en paraissant devant le comte et devant sa fille; il ne pensa qu’à l’anxiété de son ami, et il demanda à parler à M. de Villepreux. On l’introduisit, comme la veille, dans le cabinet. Yseult n’y était pas. Pierre entra sans crainte.
– Voilà, dit-il, ce que mon ami a essayé. Cela me semble bien; mais je ne m’y co
– Comment! une figure? s’écria le comte. Mais je n’avais pas demandé cela; ou, pour mieux dire, je n’avais pas compté là-dessus, ajouta-t-il en regardant la figure avec éto
– Cela ne fait-il pas partie des ornements que monsieur le comte voulait nous confier?
– Ma foi! je n’ai pas même songé à vous dire que j’enverrais à Paris quelques-uns des modèles pour les faire copier par des gens de l’art. Je n’aurais jamais cru que votre ami osât entreprendre une chose de cette importance. Son audace m’éto
Le comte so
– Ma fille est-elle au salon? demanda-t-il à son valet de chambre.
– Mademoiselle est dans son cabinet de la tourelle, répondit le valet.
– Priez-la de venir me trouver, reprit le comte.
– Dans la tourelle! pensa Pierre Huguenin. Elle était là tout à l’heure pendant que j’étais dans l’atelier, et je ne le soupço
Son cœur battit avec force lorsque Yseult entra.
– Regarde cela, mon enfant, dit le comte en lui montrant la tête sculptée; qu’en penses-tu?
– C’est une fort jolie chose, répondit mademoiselle de Villepreux; c’est une des figures de la vieille boiserie qu’ils ont grattée?
– Ce n’est pas une des ancie
– Ou le vôtre, dit-elle en le regardant.
– Je n’ai pas tant d’adresse, répondit-il; je ne me risquerais pas à le tenter. Je pourrais faire des feuillages et des bordures, quelques animaux tout au plus; mais les perso
Dans son trouble, Pierre ne sut pas dire mademoiselle en s’adressant à Yseult, et sa confusion augmenta quand il la vit sourire de sa méprise; mais reprenant aussitôt son sérieux:
– Savez-vous, mon père, dit-elle, que ceci est bien curieux et bien remarquable? Il y a là-dedans une naïveté de sentiment qui vaut mieux que l’art; et un artiste de profession n’aurait jamais compris le style comme cet ouvrier l’a fait. Il aurait voulu corriger, embellir. Ce qui est une qualité principale, l’absence de savoir, lui aurait paru un défaut. Il aurait tourmenté et maniéré ce bois sans en tirer cette forme simple, vraie et pleine de grâce dans sa gaucherie. Il semble que cela soit sorti, comme le modèle, de la main d’un ouvrier du quinzième siècle: même caractère, même ingénuité, même ignorance des règles, même franchise d’intention. Je vous assure que c’est beau dans son genre, et qu’il ne faut pas chercher ailleurs le sculpteur qui réparera toute la boiserie. Et il faudra le bien récompenser, cela en vaut la peine; car c’est un travail qui prouve beaucoup d’intelligence. Le hasard vous a toujours bien servi, mon père; en voici une nouvelle preuve.
Pierre écoutait les paroles d’Yseult réso