Добавить в цитаты Настройки чтения

Страница 59 из 65

LII

Les noirs s'arrêtèrent en cet endroit terrible, et je vis qu'il fallait mourir.

Alors, près de ce gouffre dans lequel je me précipitais en quelque sorte volontairement, l'image du bonheur auquel j'avais renoncé peu d'heures auparavant revint m'assaillir comme un regret, presque comme un remords. Toute prière était indigne de moi; une plainte m'échappa pourtant.

– Amis, dis-je aux noirs qui m'entouraient, savez-vous que c'est une triste chose que de périr à vingt ans, quand on est plein de force et de vie, qu'on est aimé de ceux qu'on aime, et qu'on laisse derrière soi des yeux qui pleureront jusqu'à ce qu'ils se ferment?

Un rire horrible accueillit ma plainte. C'était celui du petit obi. Cette espèce de malin esprit, cet être impénétrable s'approcha brusquement de moi.

– Ha! ha! ha! Tu regrettes la vie. Labado sea Dios! Ma seule crainte, c'était que tu n'eusses pas peur de la mort!

C'était cette même voix, ce même rire, qui avaient déjà fatigué mes conjectures.

– Misérable, lui dis-je, qui es-tu donc?

– Tu vas le savoir! me répondit-il d'un accent terrible. Puis, écartant le soleil d'argent qui parait sa brune poitrine: – Regarde!

Je me penchai jusqu'à lui. Deux noms étaient gravés sur le sein velu de l'obi en lettres blanchâtres, traces hideuses et ineffaçables qu'imprimait un fer ardent sur la poitrine des esclaves. L'un de ces noms était Effingham, l'autre était celui de mon oncle, le mien, d'Auverney! Je demeurai muet de surprise.

– Eh bien! Léopold d'Auverney, me demanda l'obi, ton nom te dit-il le mien?

– Non, répondis-je éto

– Lui-même! s'écria-t-il d'une voix effrayante; et, soulevant la sanglante gorra , il détacha son voile. Le visage difforme du nain de la maison s'offrit à mes yeux; mais à l'air de folle gaieté que je lui co

– Grand Dieu! m'écriai-je frappé de stupeur, tous les morts revie

Le nain mit la main sur son poignard, et dit sourdement:

– Son bouffon, – et son meurtrier.

Je reculai avec horreur.

– Son meurtrier! Scélérat, est-ce donc ainsi que tu as reco

Il m'interrompit.

– Ses bontés! dis ses outrages!

– Comment! repris-je, c'est toi qui l'as frappé, misérable!

– Moi! répondit-il avec une expression horrible. Je lui ai enfoncé le couteau si profondément dans le cœur, qu'à peine a-t-il eu le temps de sortir du sommeil pour entrer dans la mort. Il a crié faiblement: À moi, Habibrah! – J'étais à lui.

Son atroce récit, son atroce sang-froid me révoltèrent.

– Malheureux! lâche assassin! tu avais donc oublié les faveurs qu'il n'accordait qu'à toi? tu mangeais près de sa table, tu dormais près de son lit…

– … Comme un chien! interrompit brusquement Habibrah; como un perro! Va! je ne me suis que trop souvenu de ces faveurs qui sont des affronts! Je m'en suis vengé sur lui, je vais m'en venger sur toi! Écoute. Crois-tu donc que pour être mulâtre, nain et difforme, je ne sois pas homme? Ah! j'ai une âme, et une âme plus profonde et plus forte que celle dont je vais délivrer ton corps de jeune fille! J'ai été do

Je frémissais.

Oui, continua le nain, c'est moi! c'est bien moi! regarde-moi en face, Léopold d'Auverney! Tu as assez ri de moi, tu peux frémir maintenant. Ah! tu me rappelles la honteuse prédilection de ton oncle pour celui qu'il nommait son bouffon! Quelle prédilection, bon Giu! Si j'entrais dans vos salons, mille rires dédaigneux m'accueillaient; ma taille, mes difformités, mes traits, mon costume dérisoire, jusqu'aux infirmités déplorables de ma nature, tout en moi prêtait aux railleries de ton exécrable oncle et de ses exécrables amis. Et moi, je ne pouvais pas même me taire; il fallait, o rabia! il fallait mêler mon rire aux rires que j'excitais! Réponds, crois-tu que de pareilles humiliations soient un titre à la reco

Il était horrible.

– Monstre! m'écriai-je, tu te trompes, il y a encore quelque chose du baladin dans l'atrocité de tes traits et de ton cœur.

– Ne parle pas d'atrocité! interrompit Habibrah. Songe à la cruauté de ton oncle…

– Misérable! repris-je indigné, s'il était cruel, c'était par toi! Tu plains le sort des malheureux esclaves; mais pourquoi alors tournais-tu contre tes frères le crédit que la faiblesse de ton maître t'accordait? Pourquoi n'as-tu jamais essayé de le fléchir en leur faveur?

– J'en aurais été bien fâché! Moi, empêcher un blanc de se souiller d'une atrocité! Non! non! Je l'engageais au contraire à redoubler de mauvais traitements envers ses esclaves, afin d'avancer l'heure de la révolte, afin que l'excès de l'oppression amenât enfin la vengeance! En paraissant nuire à mes frères, je les servais!

Je restai confondu devant une si profonde combinaison de la haine.

– Eh bien! continua le nain, trouves-tu que j'ai su méditer et exécuter? Que dis-tu du bouffon Habibrah? Que dis-tu du fou de ton oncle?

– Achève ce que tu as si bien commencé, lui répondis-je. Fais-moi mourir, mais hâte-toi! il se mit à se promener de long en large sur la plate-forme, en se frottant les mains.

– Et s'il ne me plaît pas de me hâter, à moi? si je veux jouir à mon aise de tes angoisses? Vois-tu, Biassou me devait ma part dans le butin du dernier pillage. Quand je t'ai vu au camp des noirs, je ne lui ai demandé que ta vie. Il me l'a accordée volontiers; et maintenant elle est à moi! Je m'en amuse. Tu vas bientôt suivre cette cascade dans ce gouffre, sois tranquille; mais je dois te dire auparavant qu'ayant découvert la retraite où ta femme avait été cachée, j'ai inspiré aujourd'hui à Biassou de faire incendier la forêt, cela doit être commencé à présent. Ainsi ta famille est anéantie. Ton oncle a péri par le fer; tu vas périr par l'eau, ta Marie par le feu!

– Misérable! misérable! m'écriai-je; et je fis un mouvement pour me jeter sur lui.

Il se retourna vers les nègres.

– Allons, attachez-le! il avance son heure.

Alors les nègres commencèrent à me lier en silence avec des cordes qu'ils avaient apportées. Tout à coup je crus entendre les aboiements lointains d'un chien, je pris ce bruit pour une illusion causée par le mugissement de la cascade. Les nègres achevèrent de m'attacher, et m'approchèrent du gouffre qui devait m'engloutir. Le nain, croisant les bras, me regardait avec une joie triomphante. Je levai les yeux vers la crevasse pour fuir son odieuse vue, et pour découvrir encore le ciel. En ce moment un aboiement plus fort et plus prononcé se fit entendre. La tête énorme de Rask passa par l'ouverture. Je tressaillis. Le nain s'écria:

– Allons! Les noirs, qui n'avaient pas remarqué les aboiements, se préparèrent à me lancer au milieu de l'abîme.