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Ajoutons ceci encore: Cimourdain avait vu naître l’enfant qui avait été son élève. L’enfant, orphelin tout petit, avait eu une maladie grave. Cimourdain, en ce danger de mort, l’avait veillé jour et nuit; c’est le médecin qui soigne, c’est le garde-malade qui sauve, et Cimourdain avait sauvé l’enfant. Non seulement son élève lui avait dû l’éducation, l’instruction, la science; mais il lui avait dû la convalescence et la santé; non seulement son élève lui devait de penser; mais il lui devait de vivre. Ceux qui nous doivent tout, on les adore; Cimourdain adorait cet enfant.
L’écart naturel de la vie s’était fait. L’éducation finie, Cimourdain avait dû quitter l’enfant devenu jeune homme. Avec quelle froide et inconsciente cruauté ces séparations-là se font! Comme les familles congédient tranquillement le précepteur qui laisse sa pensée dans un enfant, et la nourrice qui y laisse ses entrailles! Cimourdain, payé et mis dehors, était sorti du monde d’en haut et rentré dans le monde d’en bas; la cloison entre les grands et les petits s’était refermée; le jeune seigneur, officier de naissance et fait d’emblée capitaine, était parti pour une garnison quelconque; l’humble précepteur, déjà au fond de son cœur prêtre insoumis, s’était hâté de redescendre dans cet obscur rez-de-chaussée de l’Église, qu’on appelait le bas clergé; et Cimourdain avait perdu de vue son élève.
La Révolution était venue; le souvenir de cet être dont il avait fait un homme, avait continué de couver en lui, caché, mais non éteint, par l’immensité des choses publiques.
Modeler une statue et lui do
Un esprit peut avoir un enfant.
Cet élève, cet enfant, cet orphelin, était le seul être qu’il aimât sur la terre.
Mais, même dans une telle affection, un tel homme était-il vulnérable?
On va le voir.
LIVRE II. LE CABARET DE LA RUE DU PAON
I MINOS, ÉAQUE ET RHADAMANTE
Il y avait rue du Paon un cabaret qu’on appelait café. Ce café avait une arrière-chambre, aujourd’hui historique. C’était là que se rencontraient parfois à peu près secrètement des hommes tellement puissants et tellement surveillés qu’ils hésitaient à se parler en public. C’était là qu’avait été échangé, le 23 octobre 1792, un baiser fameux entre la Montagne et la Gironde. C ’était là que Garat, bien qu’il n’en convie
Le 28 juin 1793, trois hommes étaient réunis autour d’une table dans cette arrière-chambre. Leurs chaises ne se touchaient pas; ils étaient assis chacun à un des côtés de la table, laissant vide le quatrième. Il était environ huit heures du soir; il faisait jour encore dans la rue, mais il faisait nuit dans l’arrière-chambre, et un quinquet accroché au plafond, luxe d’alors, éclairait la table.
Le premier de ces trois hommes était pâle, jeune, grave, avec les lèvres minces et le regard froid. Il avait dans la joue un tic nerveux qui devait le gêner pour sourire. Il était poudré, ganté, brossé, bouto
Le premier de ces hommes s’appelait Robespierre, le second Danton, le troisième Marat. Ils étaient seuls dans cette salle. Il y avait devant Danton un verre et une bouteille de vin couverte de poussière, rappelant la chope de bière de Luther, devant Marat une tasse de café, devant Robespierre des papiers.
Auprès des papiers on voyait un de ces lourds encriers de plomb, ronds et striés, que se rappellent ceux qui étaient écoliers au commencement de ce siècle. Une plume était jetée à côté de l’écritoire. Sur les papiers était posé un gros cachet de cuivre sur lequel on lisait Palloy fecit , et qui figurait un petit modèle exact de la Bastille.
Une carte de France était étalée au milieu de la table.
À la porte et dehors se tenait le chien de garde de Marat, ce Laurent Basse, commissio
Robespierre ne voulait pas fermer la porte à Saint-Just, Danton ne voulait pas la fermer à Pache, Marat ne voulait pas la fermer à Gusman.
La conférence durait depuis longtemps déjà. Elle avait pour sujet les papiers étalés sur la table et dont Robespierre avait do
II MAGNA TESTANTUR VOCE PER UMBRAS
Danton venait de se lever; il avait vivement reculé sa chaise.
– Écoutez, cria-t-il. Il n’y a qu’une urgence, la République en danger. Je ne co
Robespierre répondit avec douceur:
– Je veux bien.
Et il ajouta:
– La question est de savoir où est l’e
– Il est dehors, et je l’ai chassé, dit Danton.
– Il est dedans, et je le surveille, dit Robespierre.
– Et je le chasserai encore, reprit Danton.
– On ne chasse pas l’e
– Qu’est-ce donc qu’on fait?
– On l’extermine.
– J’y consens, dit à son tour Danton.
Et il reprit:
– Je vous dis qu’il est dehors, Robespierre.
– Danton, je vous dis qu’il est dedans.
– Robespierre, il est à la frontière.
– Danton, il est en Vendée.
– Calmez-vous, dit une troisième voix, il est partout; et vous êtes perdus.
C’était Marat qui parlait.
Robespierre regarda Marat et repartit tranquillement:
– Trêve aux généralités. Je précise. Voici des faits.
– Pédant! grommela Marat.
Robespierre posa la main sur les papiers étalés devant lui et continua:
– Je viens de vous lire les dépêches de Prieur de la Marne. Je viens de vous communiquer les renseignements do