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Les vieux symboles génésiaques sont éternels; dans la société humaine, telle qu’elle existe, jusqu’au jour où une clarté plus grande la changera, il y a à jamais deux hommes, l’un supérieur, l’autre souterrain; celui qui est selon le bien, c’est Abel; celui qui est selon le mal, c’est Caïn. Qu’était-ce que ce Caïn tendre? Qu’était-ce que ce bandit religieusement absorbé dans l’adoration d’une vierge, veillant sur elle, l’élevant, la gardant, la dignifiant, et l’enveloppant, lui impur, de pureté? Qu’était-ce que ce cloaque qui avait vénéré cette i

Là était le secret de Jean Valjean; là aussi était le secret de Dieu.

Devant ce double secret, Marius reculait. L’un en quelque sorte le rassurait sur l’autre. Dieu était dans cette aventure aussi visible que Jean Valjean. Dieu a ses instruments. Il se sert de l’outil qu’il veut. Il n’est pas responsable devant l’homme. Savons-nous comment Dieu s’y prend? Jean Valjean avait travaillé à Cosette. Il avait un peu fait cette âme. C’était incontestable. Eh bien, après? L’ouvrier était horrible; mais l’œuvre était admirable. Dieu produit ses miracles comme bon lui semble. Il avait construit cette charmante Cosette, et il avait employé Jean Valjean. Il lui avait plu de se choisir cet étrange collaborateur. Quel compte avons-nous à lui demander? Est-ce la première fois que le fumier aide le printemps à faire la rose?

Marius se faisait ces réponses-là et se déclarait à lui-même qu’elles étaient bo

Jean Valjean était un passant. Il l’avait dit lui-même. Eh bien, il passait. Quel qu’il fût, son rôle était fini. Il y avait désormais Marius pour faire les fonctions de la providence près de Cosette. Cosette était venue retrouver dans l’azur son pareil, son amant, son époux, son mâle céleste. En s’envolant, Cosette, ailée et transfigurée, laissait derrière elle à terre, vide et hideuse, sa chrysalide, Jean Valjean.

Dans quelque cercle d’idées que tournât Marius, il en revenait toujours à une certaine horreur de Jean Valjean. Horreur sacrée peut-être, car, nous venons de l’indiquer, il sentait un quid divinum [108] dans cet homme. Mais, quoi qu’on fit, et quelque atténuation qu’on y cherchât, il fallait bien toujours retomber sur ceci: c’était un forçat; c’est-à-dire l’être qui, dans l’échelle sociale, n’a même pas de place, étant au-dessous du dernier échelon. Après le dernier des hommes vient le forçat. Le forçat n’est plus, pour ainsi dire, le semblable des vivants. La loi l’a destitué de toute la quantité d’humanité qu’elle peut ôter à un homme. Marius, sur les questions pénales, en était encore, quoique démocrate, au système inexorable, et il avait, sur ceux que la loi frappe, toutes les idées de la loi. Il n’avait pas encore accompli, disons-le, tous les progrès. Il n’en était pas encore à distinguer entre ce qui est écrit par l’homme et ce qui est écrit par Dieu, entre la loi et le droit. Il n’avait point examiné et pesé le droit que prend l’homme de disposer de l’irrévocable et de l’irréparable. Il n’était pas révolté du mot vindicte . Il trouvait simple que de certaines effractions de la loi écrite fussent suivies de peines éternelles, et il acceptait, comme procédé de civilisation, la damnation sociale. Il en était encore là, sauf à avancer infailliblement plus tard, sa nature étant bo

Dans ce milieu d’idées, Jean Valjean lui apparaissait difforme et repoussant. C’était le réprouvé. C’était le forçat. Ce mot était pour lui comme un son de trompette du jugement; et, après avoir considéré longtemps Jean Valjean, son dernier geste était de détourner la tête. Vade retro [109] .

Marius, il faut le reco

Cet homme était de la nuit, de la nuit vivante et terrible. Comment oser en chercher le fond? C’est une épouvante de questio

Dans cette situation d’esprit, c’était pour Marius une perplexité poignante de penser que cet homme aurait désormais un contact quelconque avec Cosette. Ces questions redoutables, devant lesquelles il avait reculé, et d’où aurait pu sortir une décision implacable et définitive, il se reprochait presque à présent de ne pas les avoir faites. Il se trouvait trop bon, trop doux, disons le mot, trop faible. Cette faiblesse l’avait entraîné à une concession imprudente. Il s’était laissé toucher. Il avait eu tort. Il aurait dû purement et simplement rejeter Jean Valjean. Jean Valjean était la part du feu, il aurait dû la faire, et débarrasser sa maison de cet homme. Il s’en voulait, il en voulait à la brusquerie de ce tourbillon d’émotions qui l’avait assourdi, aveuglé, et entraîné. Il était mécontent de lui-même.

Que faire maintenant? Les visites de Jean Valjean lui répugnaient profondément. À quoi bon cet homme chez lui? que faire? Ici il s’étourdissait, il ne voulait pas creuser, il ne voulait pas approfondir; il ne voulait pas se sonder lui-même. Il avait promis, il s’était laissé entraîner à promettre; Jean Valjean avait sa promesse; même à un forçat, surtout à un forçat, on doit tenir sa parole. Toutefois, son premier devoir était envers Cosette. En somme, une répulsion, qui dominait tout, le soulevait.

Marius roulait confusément tout cet ensemble d’idées dans son esprit, passant de l’une à l’autre, et remué par toutes. De là un trouble profond. Il ne lui fut pas aisé de cacher ce trouble à Cosette, mais l’amour est un talent, et Marius y parvint.

Du reste, il fit, sans but apparent, des questions à Cosette, candide comme une colombe est blanche, et ne se doutant de rien; il lui parla de son enfance et de sa jeunesse, et il se convainquit de plus en plus que tout ce qu’un homme peut être de bon, de paternel et de respectable, ce forçat l’avait été pour Cosette. Tout ce que Marius avait entrevu et supposé était réel. Cette ortie sinistre avait aimé et protégé ce lys.

[108] La formule a déjà été employée dans les deux autres grands combats: Waterloo (II, 1, 5 – notes 7 et 10) et là barricade (V, 1, 12 et la note 18).

[109] «Arrière (Satan)», dit Jésus au démon qui le tente au désert (Marc, VIII, 33).