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Livre troisième – Le grand-père et le petit-fils
Chapitre I Un ancien salon
Lorsque M. Gillenormand habitait la rue Servandoni, il hantait plusieurs salons très bons et très nobles. Quoique bourgeois, M. Gillenormand était reçu. Comme il avait deux fois de l’esprit, d’abord l’esprit qu’il avait, ensuite l’esprit qu’on lui prêtait, on le recherchait même, et on le fêtait. Il n’allait nulle part qu’à la condition d’y dominer. Il est des gens qui veulent à tout prix l’influence et qu’on s’occupe d’eux; là où ils ne peuvent être oracles, ils se font loustics. M. Gillenormand n’était pas de cette nature; sa domination dans les salons royalistes qu’il fréquentait ne coûtait rien à son respect de lui-même. Il était oracle partout. Il lui arrivait de tenir tête à M. de Bonald, et même à M. Bengy-Puy-Vallée [36] .
Vers 1817, il passait invariablement deux après-midi par semaine dans une maison de son voisinage, rue Férou, chez madame la baro
On y accueillait avec des transports de joie des chansons poissardes où Napoléon était appelé Nicolas . Des duchesses, les plus délicates et les plus charmantes femmes du monde, s’y extasiaient sur des couplets comme celui-ci adressé «aux fédérés»:
On s’y amusait à des calembours qu’on croyait terribles, à des jeux de mots i
Ou bien on y faço
Dans ce monde-là on parodiait la Révolution. On avait je ne sais quelles velléités d’aiguiser les mêmes colères en sens inverse. On chantait son petit Ça ira :
Les chansons sont comme la guillotine; elles coupent indifféremment, aujourd’hui cette tête-ci, demain celle-là. Ce n’est qu’une variante.
Dans l’affaire Fualdès, qui est de cette époque, 1816, on prenait parti pour Bastide et Jausion, parce que Fualdès était «buonapartiste». On qualifiait les libéraux, les frères et amis ; c’était le dernier degré de l’injure.
Comme certains clochers d’église, le salon de madame la baro
Ajoutons ceci: dans la bourgeoisie, les situations honorées s’amoindrissent par des relations trop faciles; il faut prendre garde à qui l’on admet; de même qu’il y a perte de calorique dans le voisinage de ceux qui ont froid, il y a diminution de considération dans l’approche des gens méprisés. L’ancien monde d’en haut se tenait au-dessus de cette loi-là comme de toutes les autres. Marigny, frère de la Pompadour, a ses entrées chez M. le prince de Soubise. Quoique? non, parce que. Du Barry, parrain de la Vaubernier, est le très bien venu chez M. le maréchal de Richelieu. Ce monde-là, c’est l’olympe. Mercure et le prince de Guéménée y sont chez eux. Un voleur y est admis, pourvu qu’il soit dieu.
Le comte de Lamothe qui, en 1815, était un vieillard de soixante-quinze ans, n’avait de remarquable que son air silencieux et sentencieux, sa figure anguleuse et froide, ses manières parfaitement polies, son habit bouto
Ce M. de Lamothe était «compté» dans ce salon, à cause de sa «célébrité», et, chose étrange à dire, mais exacte, à cause du nom de Valois.
Quant à M. Gillenormand, sa considération était absolument de bon aloi. Il faisait autorité. Il avait, tout léger qu’il était et sans que cela coûtât rien à sa gaîté, une certaine façon d’être, imposante, digne, ho
Il avait en outre de ces mots qui sont tout à fait l’étincelle de la vieille roche. Ainsi quand le roi de Prusse, après avoir restauré Louis XVIII, vint lui faire visite sous le nom de comte de Ruppin, il fut reçu par le descendant de Louis XIV un peu comme marquis de Brandebourg et avec l’impertinence la plus délicate. M. Gillenormand approuva. – Tous les rois qui ne sont pas le roi de France , dit-il, sont des rois de province . On fit un jour devant lui cette demande et cette réponse: – À quoi donc a été condamné le rédacteur du Courrier français ? – À être suspendu. – Sus est de trop, observa Gillenormand. Des paroles de ce genre fondent une situation.
À un te deum a
M. Gillenormand venait habituellement accompagné de sa fille, cette longue mademoiselle qui avait alors passé quarante ans et en semblait cinquante, et d’un beau petit garçon de sept ans, blanc, rose, frais, avec des yeux heureux et confiants, lequel n’apparaissait jamais dans ce salon sans entendre toutes les voix bourdo
Ce brigand de la Loire était ce gendre de M. Gillenormand dont il a déjà été fait mention, et que M. Gillenormand qualifiait la honte de sa famille .
Chapitre II Un des spectres rouges [38] de ce temps-là
Quelqu’un qui aurait passé à cette époque dans la petite ville de Vernon et qui s’y serait promené sur ce beau pont monumental auquel succédera bientôt, espérons-le, quelque affreux pont en fil de fer, aurait pu remarquer, en laissant tomber ses yeux du haut du parapet, un homme d’une cinquantaine d’a
À force de travail, de persévérance, d’attention et de seaux d’eau, il avait réussi à créer après le créateur, et il avait inventé de certaines tulipes et de certains dahlias qui semblaient avoir été oubliés par la nature. Il était ingénieux; il avait devancé Soulange Bodin dans la formation des petits massifs de terre de bruyère pour la culture des rares et précieux arbustes d’Amérique et de Chine. Dès le point du jour, en été, il était dans ses allées, piquant, taillant, sarclant, arrosant, marchant au milieu de ses fleurs avec un air de bonté, de tristesse et de douceur, quelquefois rêveur et immobile des heures entières, écoutant le chant d’un oiseau dans un arbre, le gazouillement d’un enfant dans une maison, ou bien les yeux fixés au bout d’un brin d’herbe sur quelque goutte de rosée dont le soleil faisait une escarboucle. Il avait une table fort maigre, et buvait plus de lait que de vin. Un marmot le faisait céder, sa servante le grondait. Il était timide jusqu’à sembler farouche, sortait rarement, et ne voyait perso
[36] Cet émigré, devenu sous la Restauration conseiller général du Cher, auteur d'un opuscule politique et religieux, figure ici sans doute, parmi d'autres, pour son nom inco
[37] En 1815 l 'armée de Davout se retira derrière la Loire. Devant l'ordre d'arborer la cocarde blanche, la moitié des effectifs déserta. De là l'expression employée par les ultras de «brigand de la Loire», étendue à l'ensemble des soldats fidèles à Napoléon. Pour Hugo, dont le père s'était installé à Blois, en pays de Loire, cette appellation devait avoir une tonalité toute particulière.
[38] Auguste Romieu fit paraître, en 1851, un pamphlet Le Spectre rouge de 1852 destiné à accroître la peur du socialisme et à faire accepter le coup d'État. Châtiments déjà n'épargnait guère ce petit plumitif et nous retrouverons, chez les «amis de l'A.B.C.», cette dérision de la peur du rouge. L'expression désigne ici le père de Marius, le baron Pontmercy et avec lui Léopold Hugo, mais d'abord son fils Victor.