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– Je ne pourrais vous haïr, dit le prêtre d’une voix sourde. Je ne me permettrais pas de vous plaindre. Pour quelque cause que ce soit, vous vous trouvez en ce moment à l’extrême limite de vos forces. Quand l’équilibriste est sur sa corde raide, au passage le plus difficile, on retient son souffle, on se tait.
Le curé de Mégère le regarda, d’un air surpris.
– Votre comparaison n’est pas mauvaise, dit-il.
Il tourna le dos, fit quelques pas, et resta longtemps immobile, tête basse, puis il revint brusquement vers le prêtre.
– Je suis à la disposition de M. Frescheville, fit-il. Qu’il vie
Au premier regard, la soupente lui parut vide, et il dut pousser la lucarne pour apercevoir son petit compagnon, couché en travers du grabat, la tête entre ses mains et probablement endormi. S’approchant doucement, il lui mit la main sur le front. Mais l’enfant se dressa tout à coup, tournant vers lui un visage convulsé de frayeur et de colère.
– Qu’avez-vous? Pourquoi ne me parlez-vous plus depuis ce matin?
– À quoi bon parler, dit le clergeon, faisant pour articuler distinctement chaque mot un effort immense. Je sais que vous êtes un menteur. Oui, continua-t-il d’une voix discordante, j’ai fait pour vous tout ce que j’ai pu, vous m’aviez promis de ne pas m’abando
– Qui parle de vous abando
Il n’eut pas le courage d’achever. Son regard, un instant durci, eut une expression de pitié tendre, une sorte de sourire funèbre.
– Je pourrais d’ailleurs maintenant tout vous dire, fit-il, cela n’aurait plus aucune importance…
– Dites-le, supplia l’enfant, avec une résignation farouche. Vous vous êtes assez longtemps joué de moi. Mais que vous importe à présent?
– Sot! dit le curé de Mégère, sot que vous êtes!
Il haussa les épaules, et reprit sa marche à travers la chambre. Par la lucarne restée ouverte montait, à chaque bouffée de vent, l’odeur écœurante des eaux.
– La vérité ne vous servirait guère, continua le prêtre. À quoi bon? Peut-être même vous perdrait-elle à jamais. Car je vous co
Les yeux du clergeon ne quittaient pas les siens et l’extraordinaire immobilité du petit visage eût été parfaite sans l’imperceptible grimace de la bouche, chaque fois que l’enfant ravalait ses larmes.
– Vous partirez demain, fit le prêtre d’une voix saccadée. Je le veux. Écoutez-moi, André.
Posant les deux mains sur ses épaules, il le fit reculer lentement jusqu’au mur où il le maintint une seconde. Mais dès que l’enfant sentit se relâcher l’étreinte, il glissa hors des bras du prêtre, fut d’un bond à l’autre extrémité de la pièce où il attendit, ramassé sur lui-même, tête basse, ainsi qu’un animal traqué.
– Assez de sottises! fit le curé de Mégère. Vous m’obéirez, sinon… Voulez-vous que je vous fasse reconduire chez vous par la police?
– La police! répéta le petit d’une voix rauque. (Et il s’efforçait de rire sans pouvoir tirer de sa gorge autre chose qu’une espèce de gémissement.) Vous devez craindre la police plus que moi. Je vous ai suivi tout à l’heure. J’ai tout entendu.
– Ah! dit simplement le curé de Mégère.
Il posa la main sur l’épaule du clergeon qui, cette fois, ne se déroba pas.
– Où ne vous aurais-je pas suivi? reprit l’enfant à demi vaincu. (Les larmes commençaient à ruisseler sur ses joues bien que son visage restât convulsé de colère.) je vous aurais suivi n’importe où. Et pour obéir à cet affreux prêtre vous allez… vous allez vous rendre demain au juge comme un… comme un lâche…
– Me rendre? Que pouvez-vous bien entendre par là? Me prenez-vous pour un voleur?
Le regard du petit glissa entre ses cils avec une expression indéfinissable de désespoir, d’orgueil, d’une sorte d’entêtement inflexible. Puis il se tourna vers l’angle le plus obscur de la soupente où brillait la ferrure nickelée d’un sac de cuir. Si rapide et si furtif que fût ce regard, celui du prêtre l’avait comme saisi au vol.
– Vous mériteriez d’être fouetté, dit-il sèchement. Qu’avez-vous fait de mes lettres?
Du menton, l’enfant montra la lucarne ouverte. Le visage du curé de Mégère avait brusquement pâli.
– Allons-nous-en! fit-il de la même voix dure, sans réplique.
Ils sortirent tous les deux, s’engagèrent dans la direction opposée à celle prise un moment plus tôt par le Basque. D’abord resserré entre ses parois de pierre, le chemin débouche brusquement dans une sorte de cirque où le vent d’ouest, le vent du large, apporte et fait tourner sans cesse, tout au long des interminables automnes, une poussière coupante comme le verre. Parfois la brise fraîchit et le cirque solitaire crache vers le ciel un nuage épais de feuilles mortes qui montent d’abord comme aspirées par le soleil pâle, puis s’éparpillent en un clin d’œil, happées par la gueule géante et glacée du fleuve, tandis que tournoie lentement au-dessus du gouffre une plume de palombe.
Ils s’assirent côte à côte au seuil de l’étroite brèche ouverte sur la Bidassoa. De la rive opposée, seule visible, montait le refrain curieusement scandé d’un douanier espagnol qui, sa journée faite, en bras de chemise, surveillait encore, par habitude, les anses et les criques hantées par les fraudeurs. À cet endroit la falaise s’abaisse, et ils pouvaient entendre, à chaque intervalle du chant, le formidable remous du fleuve, le roulement des galets sur les fonds et lorsqu’une vague plus puissante venait mordre sur l’éperon de granit le déchirement des eaux et le sifflement de l’écume.
– Je ne vous en veux pas, dit le curé de Mégère. Les lettres que vous avez lues, je les aurais détruites ce soir même. Et il ne me déplaît pas que vous ayez appris par vous-même, dès aujourd’hui, ce que vous ne comprendrez que plus tard, si vous le comprenez jamais. Je suis seulement attristé d’avoir troublé votre conscience.
– Ma conscience! fit l’enfant avec un emportement farouche. Il ne s’agit pas de ma conscience! Je me moque bien de ma conscience! Ce n’est pas ma conscience qui… Mais vous allez me mentir encore. Que sais-je de vous? Au lieu que cette femme…
– Silence! dit le prêtre à voix basse. Elle non plus ne me co
Il s’arrêta un fragment imperceptible de seconde et son visage eut encore une fois cette expression triste et douce qui lui avait gagné tant de cœurs.
– C’est ce que j’ai fait, dit-il.
L’enfant venait de retirer sa main sans que le prêtre fît aucun effort pour la retenir. Il ne leva même pas les yeux. Il regardait ses paumes vides.
– Je ne suis pas le curé de Mégère, reprit-il après un long silence.
II.
– Le papier est un peu moche, je ne dis pas, fit le garçon avec une dignité mélancolique, mais on n’écrit jamais ici, ou presque. La gare n’est pas trop passante, une vraie saleté…