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Debout, sur la première marche, le visage tourné vers la cage obscure, les tempes serrées, la gorge sèche, il respire à grands coups, seul remède à de telles crises. Derrière lui, Gambillet, bloqué, s’éto
– Seriez-vous souffrant? dit-il.
Saint-Marin se détourne avec peine, et répond d’une voix fausse:
– Non pas! Non pas… un malaise… une légère suffocation… Cela va mieux… tout à fait bien…
Mais il se sent encore si faible et si lâche que la banale sympathie du médecin de Chavranches est incroyablement douce à son cœur. Dans l’euphorie de la détente nerveuse, il est ainsi souvent tenté de parler, de do
– Docteur, dit-il avec un sourire paternel, l’expérience vous fera co
– Le néant! proteste poliment le curé de Luzarnes, voilà, maître, un bien gros mot?
(Saint-Marin, par-dessus l’épaule du Chavranchais, considère une seconde son insupportable galant.)
– Qu’importe le mot? fait-il. A-t-on le choix?
– Il y a des mots si désespérés… si douloureux… s’écrie le pauvre prêtre, déjà pâlissant.
– Permettez! poursuit l’auteur du Cierge pascal , je n’espère pas qu’une syllabe de plus ou de moins va me conférer l’immortalité!
– Je me fais mal comprendre, riposte le futur chanoine, enragé de conciliation. Sans doute, un esprit comme le vôtre se fait… de la vie future… une autre image…, probablement… que le commun de nos fidèles… mais je ne puis croire que… votre haute intelligence… accepte sans révolte…, l’idée d’une déchéance absolue, irrémédiable, d’une dissipation dans le néant?
Les derniers mots s’étranglent dans sa gorge, tandis qu’il implore des yeux, avec une émouvante confusion, l’indulgence, la pitié du grand homme.
La férocité du mépris que Saint-Marin témoigne aux sots éto
– Je vous remercie, dit-il au curé de Luzarnes, de me réserver un autre paradis que celui de votre vicaire et de vos chantres. Les dieux me préservent cependant d’aller chercher là-haut une nouvelle Académie, quand la seule française m’e
– Si j’entends bien votre raillerie, répond le futur chanoine, vous m’accusez…
– Je ne vous accuse pas, s’écrie Saint-Marin tout à coup, avec une extraordinaire violence. Sachez seulement que je craindrais moins le néant que vos ridicules Champs Élysées!
– Champs Élysées… Champs Élysées, roncho
– Ma portée… mon langage! répète l’auteur du Cierge pascal , avec un sourire empoiso
Il s’arrête un moment, reprend haleine. La lampe, qui tremble dans les mains du curé de Luzarnes, éclaire en plein son visage blême. La bouche mauvaise s’abaisse aux coins, comme pour un haut-le-cœur. Et c’est son cœur, en effet, son vrai cœur, que le vieux comédien va jeter, va cracher une fois pour toutes, aux pieds de ce prêtre stupide.
– Je sais ce que m’offrent les plus éclairés de vos pareils, l’abbé, l’immortalité du sage, entre Mentor et Télémaque, sous un bon Dieu raiso
Il acheva sa phrase, toute crue en effet, dans une véritable explosion de dégoût. Les traits si fins eurent alors cette expression d’hébétude, le rictus sournois, l’effrayante immobilité du vice sur un visage de vieillard. Gambillet l’observait en dessous avec un sourire cruel. Le curé de Luzarnes avait reculé de deux pas. Sa détresse à ce moment eût attendri le baron Saturne de l’immortel Villiers.
– Voyons… Voyons… maître… bégaya-t-il. La religion dont je suis le ministre… a des trésors d’indulgence… de charité… Le scrupule touchant le dogme… peut… doit en quelque mesure… s’accorder avec une paternelle sollicitude… une bienveillance particulière même… pour certaines âmes exceptio
Les arguments se pressaient dans sa pauvre cervelle confuse; il eût voulu les do
Alors, le robuste vieil homme marcha vers lui, le masquant de ses larges épaules:
– La vie future? L’enseignement de l’Église? s’écria-t-il en le défiant de ses yeux pâles, y croyez-vous? là… Y croyez-vous sans barguigner? Tout bêtement? Oui ou non?…
(Et, certes, il y avait dans la voix de l’auteur du Cierge pascal peut-être autre chose que l’accent d’un injurieux défi…) Mais qui peut espérer tenir le curé de Luzarnes dans les deux branches de la pince? Il n’a jamais douté sérieusement des vérités qu’il enseigne, simplement parce qu’il n’a jamais douté de lui-même, de son critère infaillible. Il hésite pourtant. Il cherche en hâte une formule heureuse, un de ces mots adroits… Hélas! son redoutable adversaire le serre décidément de trop près… Il lève vers lui une main qui demande grâce. «Comprenez-moi bien…» commence-t-il d’une voix mourante.
Saint-Marin lui jette un regard véritablement flambant de haine. Puis il lui tourne le dos. L’infortuné s’efforce en vain; la phrase commencée s’étrangle dans sa gorge, tandis que montent à ses yeux de vraies, de honteuses larmes.
M. Gambillet ne comprit jamais par quel miracle une conversation d’abord paisible, haussant de ton par degrés, pût s’achever dans un tel désordre qu’ils s’en revirent un moment, tous les trois, sous la lumière de la lampe, face à face, ainsi que d’irréconciliables e
Dans le silence qui suivit, gros d’un nouvel orage, la porte extérieure s’ouvrit tout à coup, et les marches de l’escalier craquèrent une à une, sous un pas pesant. Leur surexcitation était telle qu’ils se regardèrent avec une espèce de terreur sacrée. Mais, en reco
– En voilà bien d’une affaire! marmottait la vieille, essoufflée.
Puis, sur la dernière marche, frappant à petits coups son tablier pour le défriper, elle observa les trois hommes d’un regard rapide.
– Ladislas vous attend, messieurs, dit-elle.
Ils la suivirent jusqu’à la porte du jardin, docilement, sans parler. Le ciel était plein d’étoiles.