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Prologue . HISTOIRE DE MOUCHETTE.

I.

Voici l’heure du soir qu’aima P.-J. Toulet. Voici l’horizon qui se défait – un grand nuage d’ivoire au couchant et, du zénith au sol, le ciel crépusculaire, la solitude immense, déjà glacée, – plein d’un silence liquide… Voici l’heure du poète qui distillait la vie dans son cœur, pour en extraire l’essence secrète, embaumée, empoiso

Déjà la troupe humaine remue dans l’ombre, aux mille bras, aux mille bouches; déjà le boulevard déferle et resplendit… Et lui, accoudé à la table de marbre, regardait monter la nuit, comme un lis.

Voici l’heure où commence l’histoire de Germaine Malorthy, du bourg de Terninques, en Artois. Son père était un de ces Malorthy du Boulo

Le village de Campagne a deux seigneurs. L’officier de santé Gallet, nourri du bréviaire Raspail, député de l’arrondissement. Des hauteurs où son destin l’a placé, il contemple encore avec mélancolie le paradis perdu de la vie bourgeoise, sa petite ville obscure, et le salon familial de reps vert où son néant s’est enflé. Il croit ho

«On ne me rend pas justice – s’est écrié un jour ce fantôme, avec une sincérité poignante – voyons! j’ai une conscience!»

Dans le même temps, M. le marquis de Cadignan menait au même lieu la vie d’un roi sans royaume. Tenu au courant des grandes affaires par les «Mondanités» du Gaulois et la Chronique politique de la Revue des Deux Mondes , il nourrissait encore l’ambition de restaurer en France le sport oublié de la chasse au vol. Malheureusement, les problématiques faucons de Norvège, achetés à grands frais, de race illustre, ayant trompé son espoir et pillé ses garde-manger, il avait tordu le cou à tous ces chevaliers teutoniques, et dressait plus modestement des émouchets au vol de l’alouette et de la pie. Entre temps, il courait les filles; on le disait au moins, la malignité publique devant se contenter de médisances et de menus propos, car le bonhomme braco

II.

Malorthy le père eut de sa femme une fille, qu’il voulut d’abord appeler Lucrèce, par dévotion républicaine. Le maître d’école, tenant de bo

– Je n’aurais pas cédé pour un garçon, dit-il, mais une demoiselle…

La demoiselle atteignit seize ans.

Un soir, Germaine entra dans la salle, à l’heure du souper, portant un seau plein de lait frais… À deux pas du seuil, elle s’arrêta net, fléchit sur ses jambes et pâlit.

– Mon Dieu! s’écria Malorthy, la petite tombe faible!

La pauvrette appuya ses deux mains sur son ventre, et fondit en larmes. Le regard aigu de la mère Malorthy rencontra celui de sa fille.

– Laisse-nous un moment, papa, dit-elle.

Comme il arrive, après mille soupçons confus, à peine avoués, l’évidence éclatait tout à coup, faisait explosion. Prières, menaces, et les coups même, ne purent tirer de la fille obstinée autre chose que des larmes d’enfant. La plus bornée manifeste en de telles crises un sang-froid lucide, qui n’est sans doute que le sublime de l’instinct. Où l’homme s’embarrasse, elle se tait. En surexcitant la curiosité, elle sait bien qu’elle désarme la colère.

Huit jours plus tard, cependant, Malorthy dit à sa femme, entre deux bouffées de sa bo

– J’irai demain chez le marquis. J’ai mon idée. Je me doute de tout.

– Chez le marquis! fit-elle… Antoine, l’orgueil te perdra, tu ne sais rien de sûr; tu vas te faire moquer.

– On verra, répondit le bonhomme. Il est dix heures; couche-toi.

Mais, quand il fut assis, le lendemain, au fond d’un grand fauteuil de cuir, et dans l’antichambre de son redoutable adversaire, il mesura d’un coup son imprudence. La colère tombée: «J’irais trop loin…», se dit-il.

Car il s’était cru capable de traiter cette affaire, comme beaucoup d’autres, en paysan finaud, sans amour-propre. Pour la première fois, la passion parlait plus haut, et dans une langue inco

Jacques de Cadignan avait alors atteint son neuvième lustre. De taille médiocre, et déjà épaissie par l’âge, il portait en toute saison un habit de velours brun qui l’alourdissait encore. Tel quel, il charmait cependant, par une espèce de bo

– Bonsoir, Malorthy, dit-il, asseyez-vous.

Malorthy s’était levé en effet. Il avait préparé son petit discours et s’éto

– Monsieur le marquis, fit-il, il s’agit de notre fille.

– Ah!… dit l’autre.

– Je viens vous parler d’homme à homme. Depuis cinq jours qu’on s’est aperçu de la chose, j’ai réfléchi, j’ai pesé le pour et le contre; il n’est que de parler pour s’entendre, et j’aime mieux vous voir avant d’aller plus loin. On n’est pas des sauvages, après tout!

– Aller où?… demanda le marquis.

Puis il ajouta tranquillement, du même ton:

– Je ne me moque pas de vous, Malorthy, mais, nom d’une pipe, vous me proposez une charade! Nous sommes, vous et moi, trop grands garçons pour ruser et tourner autour du pot. Voulez-vous que je parle à votre place? Hé bien! la petite est enceinte, et vous cherchez au petit-fils un papa… Ai-je bien dit?

– L’enfant est de vous! s’écria le brasseur, sans plus tarder.

Le calme du gros homme lui faisait froid dans le dos. Des arguments qu’il avait repassés un par un, irréfutables, il n’en trouvait pas qu’il eût osé seulement proposer. Dans sa cervelle, l’évidence se dissipait comme une fumée.

– Ne plaisantons pas, reprit le marquis. Je ne vous ferai pas d’impolitesse avant d’avoir entendu vos raisons. Nous nous co

«La République!» pensait le brasseur, stupéfait. Il prenait cette profession de foi pour une bravade, bien que le marquis parlât sans fard, et qu’en vrai paysan il se sentît porté vers un gouvernement qui préside aux concours agricoles et prime les animaux gras. Les idées du châtelain de Campagne sur la politique et l’histoire étant d’ailleurs, à peu de chose près, celles du dernier de ses métayers.

– Alors?… fit Malorthy, attendant toujours un oui ou un non.

– Alors, je vous pardo

Il riait maintenant d’un bon rire large, d’un rire de cabaret. Pour un peu, le brasseur eût ri à son tour, comme après un marché longtemps débattu, et dit: «Tope là! Monsieur le marquis, allons boire!…» Car le Français naît cordial.