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Ils étaient arrivés au croisement de deux routes; l’une, en pente douce, rejoint le village; l’autre, défoncée par les charrois, descend vers les carrières. On entendait au loin l’appel d’un coq, et des voix d’hommes: d’autres carriers sans doute, se hâtant vers le travail avant le jour… Ce fut à ce moment que l’abbé Donissan leva les yeux.

Était-ce devant lui son compagnon? Il ne le crut pas d’abord. Ce qu’il avait sous les yeux, ce qu’il saisissait du regard, avec une certitude fulgurante, était-ce un homme de chair? À peine si la nuit eût permis de découvrir dans l’ombre la silhouette immobile, et pourtant il avait toujours l’impression de cette lumière douce, égale, vivante, réfléchie dans sa pensée, véritablement souveraine. C’était la première fois que le futur saint de Lumbres assistait au silencieux prodige qui devait lui devenir plus tard si familier, et il semblait que ses sens ne l’acceptaient pas sans lutte. Ainsi l’aveugle-né à qui la lumière se découvre tend vers la chose inco

Ainsi que tu t’es vu toi-même tout à l’heure, avait dit l’affreux témoin. C’était ainsi. Il voyait. Il voyait de ses yeux de chair ce qui reste caché au plus pénétrant – à l’intuition la plus subtile – à la plus ferme éducation: une conscience humaine. Certes, notre propre nature nous est, partiellement, do

Toujours le carrier le précédait de son pas tranquille. Un instant, par surprise, l’abbé Donissan fut tenté de le joindre, de l’appeler. Mais ce ne fut qu’un instant. Cette âme tout à coup découverte l’emplissait de respect et d’amour. C’était une âme simple et sans histoire, attentive, quotidie

Il eût voulu s’arrêter, sans risquer de rompre la délicate et magnifique vision. Il cherchait vainement la parole qui devait être dite. Mais il lui semblait que toute parole était indigne. Cette majesté du cœur pur arrêtait les mots sur ses lèvres.

Était-ce possible, était-ce possible qu’à travers la foule humaine, mêlé aux plus grossiers, témoin de tant de vices que sa simplicité ne jugeait point; était-ce possible que cet ami de Dieu, ce pauvre entre les pauvres, se fût gardé dans la droiture et dans l’enfance, qu’il suscitât l’image d’un autre artisan, non moins obscur, non moins méco

Hélas! pour une part, cette leçon serait vaine. La paix qu’il ne co

Ils étaient arrivés au croisement des chemins avant que l’abbé Donissan trouvât une parole. Il savourait cette douceur; il l’épuisait dans le pressentiment qu’elle serait une des rares étapes de sa misérable vie. Et néanmoins il était déjà prêt à la laisser comme il l’avait reçue, à la quitter en silence.

Le carrier fit halte et, lissant sa casquette:

– Nous sommes rendus, monsieur l’abbé, dit-il. Votre route est toute droite: une lieue et demie. Êtes-vous d’attaque à présent? Sinon, j’irai avec vous chez Sanso

– C’est inutile, mon ami, répondit le vicaire de Campagne. La marche au contraire m’a fait du bien. Je m’en vais donc vous dire adieu.

Un instant, il médita de le revoir, mais il lui parut aussitôt préférable de s’en rapporter, pour une nouvelle rencontre, à la même volonté qui avait préparé la première. Il eût aussi voulu le bénir. Puis il n’osa.

Il le considérait une dernière fois. Il mit dans ce regard tout l’amour qu’il allait dispenser à tant d’autres. Et, ce regard, l’humble compagnon ne le vit point. Ils se serrèrent la main, à tâtons.

La route s’ouvrait de nouveau devant lui. Il la reco

Hélas! c’était bien l’écho allant s’affaiblissant d’une mystérieuse harmonie, qu’il n’ouïrait plus jamais, jamais! Le prolongement de sa joie dura peu. Chaque pas semblait d’ailleurs l’en éloigner, mais, quand par un geste naïf il s’arrêta, la fuite parut s’en accélérer encore. Il courba le dos, et s’en fut.

Peu à peu le paysage encore indécis à la toute première heure de l’aube lui devenait plus familier. Il le retrouvait avec tristesse. Chaque objet reco

Il s’arrêta debout, haletant, tête nue, grelottant dans sa soutane raide de boue, ne sachant tout à coup si c’était de froid ou de honte, et les oreilles pleines de rumeur. À ce moment, la vie quotidie

«Ai-je donc rêvé?» se dit-il. Ou plutôt il s’efforça de prononcer les syllabes, de les articuler dans le silence. C’était pour faire taire une autre voix qui, beaucoup plus nettement, avec une terrible lenteur, au-dedans de lui, demandait: «Suis-je fou?»

Ah! l’homme qui sent fuir, comme à travers un crible, sa volonté, son attention, puis sa conscience, tandis que son dedans ténébreux, comme la peau retournée d’un gant, paraît tout à coup au-dehors, souffre une agonie très amère, en un instant que nul balancier ne mesure. Mais celui-ci – pauvre prêtre! – s’il doute, ne doute pas seulement de lui mais de son unique espérance. En se perdant, il perd un bien plus précieux, divin, Dieu même. Au dernier éclair de sa raison, il mesure la nuit où s’en va se perdre son grand amour.

Il n’oubliera pas le lieu du nouveau combat. Parvenue à la dernière crête, la route tourne brusquement, découvre une étroite bande de terrain, où se dresse un orme centenaire. Le village est à droite, au dernier pli de la colline, en contre-bas.

Aux lumières de la gare, rouges et vertes, répond la vague lueur dans le ciel du four de Josué Thirion, le boulanger. La pâle lumière du jour traîne encore dans les fonds, insaisissable.