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On peut tenir, presser entre ses doigts l’affreux petit livre. La reliure en est protégée par une enveloppe de drap noir, soigneusement cousue. Les pages souvent feuilletées gardent encore une odeur fade et rance. Une méchante gravure polychrome porte au coin gauche, tracée d’une écriture menue et perfide, à l’encre pâlie, cette phrase mystérieuse: «À ma chère Adoline, pour la consoler de l’ingratitude de certaines perso
Que cherchait-il, et par-dessus tout, qu’a-t-il trouvé? Sans doute l’abbé Donissan ne nous a laissé aucun ouvrage de doctrine ou de mystique, mais nous possédons quelques-uns de ses sermons, et le souvenir de ses extraordinaires confidences est encore trop vivant au cœur de certains. Aucun de ceux qui l’approchèrent ne mirent en doute son sens aigu du réel, la netteté de son jugement, la souveraine simplicité de ses voies. Nul ne montra plus de défiance aux beaux esprits, ou ne les marqua même à l’occasion d’un trait plus ferme et plus dur. Si délaissé qu’on le suppose à cette époque de sa vie, comment croire que ces pieux calembours aient nourri son oraison? A-t-il prononcé vraiment sans dégoût ces prières ostentatoires, respiré la détestable chimie des bouquets spirituels, pleuré ces larmes de théâtre? Priait-il ou, croyant prier, ne priait-il déjà plus?
On referme ce petit livre avec dégoût: le frôlement du drap malpropre agace encore les doigts. On voudrait co
C’est ainsi que la malice qui le poursuivit d’ailleurs sans relâche jusqu’au dernier jour, réussit alors contre le misérable prêtre la plupart de ses entreprises. Après avoir engagé dans des travaux à la fois accablants et absurdes, perfidement présentés à sa conscience comme un système ingénieux de sacrifice et de renoncement, l’ayant ainsi dépouillé de toute consolation du dehors, elle s’attaquait maintenant à l’homme intérieur.
De jour en jour le cruel travail est plus facile et plus prompt. Enragé de se détruire, le paysan têtu finit par devenir contre lui-même un raiso
…
Mais l’heure était venue sans doute où l’œuvre cruelle porterait son fruit, développerait sa pleine malice. Ô fous que nous sommes de ne voir dans notre propre pensée, que la parole incorpore pourtant sans cesse à l’univers sensible, qu’un être abstrait dont nous n’avons à craindre aucun péril proche et certain! 0 l’aveugle qui ne se reco
L’abbé Donissan se leva et, fixant un moment le paysage, aux trois quarts englouti dans l’ombre, il se sentit troublé par une espèce d’inquiétude, qu’il surmonta d’abord aisément. Devant lui, la route plongeait maintenant vers la vallée, entre deux hauts talus, semés d’une herbe courte et rare. Soit qu’ils le protégeassent tout à fait du vent (qui, le soleil couché, s’était élevé de nouveau), soit pour toute autre cause, le profond, l’épais silence n’était plus traversé d’aucun bruit. Et bien que la ville fût proche, et l’heure peu avancée, il n’entendait, en prêtant l’oreille, que le vague frémissement de la terre, perceptible à peine, et si monotone que l’extraordinaire silence s’en trouvait accru. D’ailleurs, ce murmure même cessa.
Il se mit à marcher – ou plutôt il lui sembla depuis qu’il avait marché très vite, sur une route irréprochablement unie, à pente très douce, au sol élastique. Sa fatigue avait disparu et il se retrouvait, à la fin de sa longue course, remarquablement libre et léger. Surtout, la liberté de sa pensée l’éto
«Quel contretemps», pensa-t-il, mais sans déception ni colère.
Il se remit en marche aussitôt, bien décidé à ne plus quitter la grande route. Il marchait cette fois lentement, tenant son regard fixé devant lui, sentant à chaque pas, sous ses grosses semelles, grincer le sable trempé de pluie. Les ténèbres étaient si épaisses que, si loin que portât son regard, il ne découvrait non seulement aucune clarté, mais aucun reflet, aucun de ces frémissements visibles qui sont, dans la nuit la plus profonde, comme le rayo
En même temps, l’illusion qui l’avait soutenu jusqu’alors se dissipant tout à coup, il se sentit recru de fatigue, les jambes raides et douloureuses, les reins brisés. Ses yeux, qu’il avait tenus grands ouverts dans les ténèbres, étaient maintenant pleins de sommeil.
«J’escaladerai le talus, se disait-il; il est impossible que je ne trouve pas là-haut ce que je cherche. Le moindre signe me permettra bien de m’orienter…»
Il répétait mentalement la même phrase avec une insistance stupide. Et il souffrit étrangement dans tout son corps lorsque, se décidant enfin, il se hissa des mains et des genoux dans l’herbe glacée. Se dressant debout, en gémissant, il fit encore quelques pas, cherchant à deviner la ligne de l’horizon, tournant sur lui-même. Et, à sa profonde surprise il se retrouva au bord d’un champ inco
Il ne sentait pas la peur; il était moins inquiet qu’irrité. Toutefois sa fatigue était si grande que le froid l’avait saisi: il grelottait dans sa soutane trempée de sueur. Il se laissa glisser, au hasard, incapable de rester debout plus longtemps. Puis il ferma les yeux. Soudain, jusque dans l’accablement du sommeil, une certaine inquiétude le sollicita. Avant que de pouvoir être formulée, elle s’empara de lui tout entier. Elle était comme un cauchemar lucide, qui rongeait peu à peu son sommeil, l’éveillant pair degrés. Cependant, plus qu’à demi conscient, il n’osait ouvrir les yeux. Il avait la certitude absolue que le premier regard jeté autour de lui do