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XVIII

Nous fûmes contents d'apprendre que notre solitude ne serait point troublée, mais, en entendant Dumont parler de ce réfractaire qui se cachait, Émilien s'indigna. Il trouvait très mal qu'on refusât le service et il nous dit que le plus grand reproche qu'il avait à faire à la Terreur, ce n'était pas de l'avoir fait souffrir en prison, mais de l'avoir empêché de faire son devoir.

– C'est donc bien décidé, lui dis-je, que, quand vous pourrez sortir d'ici sans être arrêté, vous partirez pour l'armée?

– Est-ce que tu m'estimerais, reprit-il, si j'agissais autrement?

Il n'y avait rien à dire, il avait l'esprit si net et le cœur si droit! Je travaillai à m'habituer à l'idée de le voir partir sans lui rendre, par mes larmes, la séparation trop dure. Je voyais bien qu'il m'aimait plus que toute autre perso

Le temps se passait pour moi à m'occuper de la vie matérielle. Je voulais que mes compagnons fussent bien portants et soignés comme il faut. J'y mettais mon amour-propre et mon plaisir. Ils ne manquèrent de rien, grâce à moi. Je pensais à tout. Je lavais, je raccommodais le linge et les habits, je faisais les repas, je tenais la maison propre, je tendais et relevais les nasses, je coupais la fougère et la bruyère pour les fagots, je raccommodais les saulnées, c'est-à-dire les cordelettes garnies de nœuds coulants en crin, avec lesquelles on prend les oiseaux en temps de neige. Je soignais les chèvres et faisais les fromages. Je n'avais pas le temps de beaucoup réfléchir. J'étais contente de ne pas l'avoir.

De leur côté, Émilien et Dumont ne se reposaient pas non plus. Ils s'étaient occupés de cultiver le coin de terre que nous avions loué; mais c'était si petit et si sableux, que, sauf quelques légumes, ils n'en espéraient pas grand profit. Émilien se mit alors en tête de défricher une lande qui était de l'autre côté du ruisseau et qui lui parut avoir un fond de bo

– Je crois qu'en cultivant cette terre, nous ne ferons pas une usurpation et un vol; ce sera, au contraire, une bo

Il ne croyait pas si bien prédire, et il se mit à l'œuvre. On arracha les mauvaises herbes, on bêcha tout l'automne. On utilisa le fumier de nos bêtes. On fit des rigoles pour l'écoulement des eaux. On brisa les rochers; enfin, on sema du seigle, de l'orge et même un peu de blé, le tout acquis à grand'peine, et placé par espèces dans les différentes régions de cette lande inclinée, afin d'essayer les propriétés de la terre. Au mois de janvier, tout cela avait germé à souhait et on voyait un beau tapis vert briller au loin comme une émeraude au milieu des plantes sauvages desséchées par l'hiver.

La chose fut remarquée et quelques perso

– Je vois bien ce qui pousse, mais Dieu sait ce qui mûrira!

– Craignez-vous que le pays ne soit trop froid? lui dit Dumont.

– Non, mais je vois bien que les fades vous ont laissé faire, et je ne sais pas si elles auront le caprice de vous laisser continuer.

– Je me moque des fades, je saurai bien les tenir en respect.

– Peut-être! répondit le bonhomme en lui jetant un regard de méfiance: si vous savez les paroles pour les contenter, je ne dis pas! mais, moi, je les ignore et ne souhaite point les apprendre.

– Oui, vous me prenez pour un sorcier! Et pourtant, si la récolte est aussi bo

– Bien sûr que non! mais en avoir une autre quand vous n'y serez plus?

Il regarda longtemps son terrain verdoyant, d'un air de surprise, de doute et d'espérance. Puis il s'en alla tout absorbé, comme un homme qui a vu un prodige.

Nous eûmes donc la réputation d'être bien avec les fades et on nous évita d'autant plus. Ce n'était plus à nous de craindre; c'est nous que l'on redoutait. Émilien se reprochait de nous voir condamnés à entretenir la superstition; mais l'effet fut meilleur qu'il ne pensait. Nous avons su que, peu après notre départ, on avait pris courage au point de cultiver tous les alentours de l'île aux Fades et que le succès avait réconcilié ces bo

L'hiver aussi fut doux et notre demeure était si bien entretenue, nous étions d'ailleurs si bien habitués à ne point nous écouter, que nous ne souffrîmes aucunement. La provision de châtaignes, le laitage et le gibier nous permirent de nous passer de farine, et peu à peu les nombreux petits achats de sel nous avaient assuré une provision suffisante. Nous n'avions plus besoin de rien chercher au dehors et Dumont n'était plus forcé de s'aventurer au loin. Les dernières nouvelles qu'il avait recueillies étaient si tristes, que nous ne désirions plus d'en avoir. Seulement, nous eussions bien voulu savoir ce qui se passait au moutier et rassurer nos amis qui pouvaient nous croire arrêtés et mis à mort. Mais sortir du pays était une trop grande témérité. Émilien jurait que, si Dumont ou moi voulions faire cette tentative pour lui apporter des nouvelles de sa sœur, il nous suivrait.

– Vous m'avez forcé, disait-il, à vous mettre dans la position qu'on appelle être hors la loi, c'est-à-dire bons pour la guillotine. Eh bien, c'est dit! Il faut nous sauver ensemble ou périr ensemble.

Quand vint le printemps, l'a

Quant à être malheureux, nous ne pouvions nous y résoudre. Nous n'étions pas dans l'âge, Émilien et moi, où l'on croit à l'éternel désastre, à la vie brisée, à l'impossibilité trop prolongée de réagir contre le sort. Dumont n'était pas un grand raiso

Un soir que je lui disais entendre toujours tomber le couperet quand je me trouvais seule:

– Eh bien, me dit-il, il tombe peut-être à l'heure où tu crois l'entendre; c'est le moment d'élever ton cœur à Dieu et de lui dire: «Père, voici une âme de moins sur la terre. Si c'était une bo