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I
J'entreprends, dans un âge avancé, en 1850, d'écrire l'histoire de ma jeunesse.
Mon but n'est pas d'intéresser à ma perso
Je ne sais pas si je pourrai raconter par écrit, moi qui, à douze ans, ne savais pas encore lire. Je ferai comme je pourrai.
Je vais prendre les choses de haut et tâcher de retrouver les premiers souvenirs de mon enfance. Ils sont très confus, comme ceux des enfants dont on ne développe pas l'intelligence par l'éducation. Je sais que je suis née en 1775, que je n'avais ni père ni mère dès l'âge de cinq ans, et je ne me rappelle pas les avoir co
Nous étions parmi les plus pauvres paysans de la paroisse. Nous ne demandions pourtant pas l'aumône; mon grand-oncle travaillait encore comme journalier, et ses deux petits-fils commençaient à gagner leur vie; mais nous n'avions pas une seule pelletée de terre à nous et on avait bien de la peine à payer le loyer d'une méchante maison couverte en chaume et d'un petit jardin où il ne poussait presque rien sous les châtaigniers du voisin, qui le couvraient de leur ombre. Heureusement, les châtaignes tombaient chez nous et nous les aidions un peu à tomber; on ne pouvait pas le trouver mauvais, puisque les maîtresses branches venaient chez nous et faisaient du tort à nos raves.
Malgré sa misère, mon grand-oncle qu'on appelait Jean le Pic, était très ho
Voilà tout ce que je peux me rappeler jusqu'au moment où ma petite raison s'ouvrit d'elle-même, grâce à une circonstance qu'on trouvera certainement bien puérile, mais qui fut un grand événement pour moi, et comme le point de départ de mon existence.
Un jour, le père Jean me prit entre ses jambes, me do
– Petite Nanette, écoutez-moi bien et faites grande attention à ce que je vais vous dire. Ne pleurez pas. Si je vous ai frappée, ce n'est pas que je sois fâché contre vous: au contraire, c'est pour votre bien.
J'essuyai mes yeux, je rentrai mes sanglots et j'écoutai.
– Voilà, reprit mon oncle, que vous avez onze ans, et vous n'avez pas encore travaillé hors de la maison. Ce n'est pas votre faute; nous ne possédons rien et vous n'étiez pas assez forte pour aller en journée. Les autres enfants ont des bêtes à garder et ils les mènent sur le communal; nous, nous n'avons jamais eu le moyen d'avoir des bêtes; mais voilà que j'ai pu enfin mettre de côté quelque argent, et je compte aller aujourd'hui à la foire pour acheter un mouton. Il faut que vous me juriez par le bon Dieu d'avoir soin de lui. Si vous le faites bien manger, si vous ne le perdez pas, si vous tenez bien sa bergerie, il deviendra beau, et, avec l'argent qu'il me revaudra l'an qui vient, je vous en achèterai deux, et, l'a
J'étais si émue que je pus à peine répondre; mais mon grand-oncle comprit que j'avais bo
C'est la première fois que je me rendis compte de la durée d'une journée et que mes occupations eurent un sens pour moi. Il paraît que j'étais déjà bo
– Ton grand-oncle, me dit-elle, se décide donc enfin à acheter du bétail! Il y a longtemps que je le tourmente pour ça. Quand vous aurez des moutons, vous aurez de la laine; je t'apprendrai à la dégraisser, à la filer et à la teindre en bleu ou en noir; et puis, en allant aux champs avec les autres petites bergères, tu apprendras à tricoter, et je gage que tu seras fière de pouvoir faire des bas au père Jean qui va les jambes quasi nues, pauvre cher homme, jusqu'au milieu de l'hiver, tant ses chausses sont mal rapiécées; moi, je n'ai pas le temps de tout faire. Si vous pouviez avoir une chèvre, vous auriez du lait. Tu m'as vu faire des fromages et tu en ferais aussi. Allons, il faut continuer à avoir bon courage. Tu es une fille propre, raiso
Je fus très touchée des compliments et encouragements de la Mariotte. Le sentiment de l'amour-propre s'éveilla en moi et il me sembla que j'étais plus grande que la veille de toute la tête.
C'était un samedi; ce jour-là à souper, et le lendemain à déjeuner, nous mangions du pain. Le reste de la semaine, comme tous les pauvres gens du pays marchois, nous ne vivions que de châtaignes et de bouillie de sarrasin. Je vous parle d'il y a longtemps; nous étions, je crois, en 1787. Dans ce temps-là, beaucoup de familles ne vivaient pas mieux que nous. À présent, les pauvres gens sont un peu mieux nourris. On a des chemins pour pouvoir échanger ses denrées, et les châtaignes procurent quelque peu de froment.
Le samedi soir, mon grand-oncle apportait du marché un pain de seigle et un petit morceau de beurre. Je résolus de lui faire sa soupe toute seule et je me fis bien expliquer comment la Mariotte s'y prenait. J'allai au jardin arracher quelques légumes et je les épluchai bien proprement avec mon méchant petit couteau. La Mariotte, me voyant devenir adroite, me prêta pour la première fois le sien, qu'elle n'avait jamais voulu me confier, craignant que je ne me fisse du mal avec.
Mon grand cousin Jacques arriva du marché avant mon oncle; il apportait le pain, le beurre et le sel. La Mariotte nous laissa et je me mis à l'œuvre. Jacques se moqua beaucoup de mon ambition de faire la soupe toute seule et prétendit qu'elle serait mauvaise. Je me piquai d'ho
– Puisque te voilà une femme, me dit mon oncle en la dégustant, tu mérites le plaisir que je vais te faire. Viens avec moi au-devant de ton petit cousin Pierre, qui s'est chargé de ramener l'ouaille et qui ne tardera pas d'arriver.
Ce mouton, ardemment désiré, était donc une brebis, et elle était probablement des plus laides, car elle avait coûté trois livres. Comme la somme me parut énorme, la bête me sembla belle. Certes, j'avais eu sous les yeux bien des objets de comparaison depuis que j'existais; mais je n'avais jamais songé à examiner le bétail des autres, et mon mouton me plut tant, que je m'imaginai avoir le plus bel animal de la terre. Sa figure me revint tout de suite. Il me sembla qu'il me regardait avec amitié, et, quand il vint manger dans ma petite main les feuilles et le déchet des légumes que j'avais gardés pour lui, j'eus bien de la peine à me retenir de crier de joie.
– Ah! mon oncle, dis-je, frappée d'une idée qui ne m'était pas encore venue, voilà bien un beau mouton, mais nous n'avons pas de bergerie pour le mettre!
– Nous lui en ferons une demain, répondit-il; en attendant, il couchera là dans un coin de la chambre. Il n'a pas grand'faim ce soir, il a marché et il est las. Au petit jour, tu le mèneras au chemin d'en bas, où il y a de l'herbe, et il mangera son saoul.
Attendre au lendemain pour faire manger Rosette (je l'avais déjà baptisée) me parut bien long. J'obtins la permission d'aller avant la nuit faire de la feuille le long des haies. Je passais dans mes mains les branches d'ormille et de noisetier sauvage, et je remplissais mon tablier de feuilles vertes. La nuit vint et je me mis les mains en sang dans les épines; mais je ne sentais rien et je n'avais peur de rien, quoique je ne me fusse jamais trouvé seule si tard après le soleil couché.
Quand je rentrai, tout le monde dormait chez nous, malgré les bêlements de Rosette, qui sans doute s'e