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Nous nous embrassâmes tous trois avec effusion. Émilien lui recommanda sa sœur, dont il promit de s'occuper, et je courus avertir Dumont et charger l'âne. Nous ne devions rien à Mouton, nous avions payé le mois d'avance. Nous ne fîmes pas mystère de notre départ. Dumont disait avoir reçu une lettre de son frère qui l'appelait pour affaire pressante, et nous étions censés aller à Vatan pour quelques jours. Nous laissâmes quelques objets pour marquer l'intention de revenir.
Quand nous fûmes en pleine campagne, protégés par la nuit, et avec la joie dans le cœur, nous pleurions, Dumont et moi, sans pouvoir nous rien dire. Mais bientôt ce brave homme, rompant le silence et me parlant à demi-voix, m'exprima des sentiments dont je fus touchée, bien que j'eusse préféré marcher vite et ne pas trop m'émouvoir, pour avoir bien ma présence d'esprit.
– Nanon, me disait-il, nous sommes bénis de Dieu, cela est bien sûr; mais c'est à cause de toi qui as un si grand cœur et un courage d'homme. Pour moi je ne vaux rien, et j'ai mille fois mérité l'échafaud! Quand je pense qu'au lieu d'économiser et de pouvoir laisser une petite rente à mon pauvre enfant (il parlait d'Émilien), je me suis comporté comme une brute, buvant tout, oui tout! Ah! je suis comme ce prêtre, je suis dégoûté de la vie, et je ne veux plus que tu me parles, si je recommence à m'enivrer.
– Vous ne devez pas craindre cela, lui répondis-je. Vous êtes guéri, car c'était comme une maladie, et c'est votre bon cœur qui vous l'a fait surmonter. Vous avez été mis à l'épreuve, car, pour avoir la confiance de ce geôlier, vous avez été forcé de trinquer souvent et avez si bien veillé sur vous-même, que vous l'avez souvent grisé sans jamais perdre la raison.
– Ah! c'était difficile, oui, je n'ai jamais rien fait de si difficile et je ne m'en serais jamais cru capable! mais ça n'empêche pas le passé et je crois bien que j'aurai beau faire, je n'en serai pas moins damné… Oui, Nanon, damné comme un chien!
– Pourquoi voulez-vous que les chiens soient damnés? lui dis-je en souriant: ils ne font rien de mal. Mais ne vous mettez pas de pareilles idées dans la tête, et marchons plus vite, père Dumont; la voiture de M. Costejoux va plus vite que nous et il nous faut être au rendez-vous à onze heures.
– Oui, oui, répondit-il, marchons vite. Ça n'empêche pas de causer. Je peux bien t'ouvrir mon cœur. Qu'est-ce qui peut empêcher un ho
Et il voulut s'arrêter pour me montrer, pour la centième fois, dans quelle position il était tombé, une nuit qu'il avait failli se tuer en rentrant ivre au moutier.
– Allons donc! lui dis-je; allez-vous nous retarder pour me dire ce que je sais?
– Retarder?… Ah! oui, retarder! voilà que tu m'accuses, toi aussi, de ne pas savoir ce que je fais. Tout le monde me méprise! je l'ai mérité, et je me méprise moi-même! Pauvre enfant! est-ce assez malheureux pour toi de voyager avec un gueux, un misérable… Car je suis un gueux, tu auras beau dire… Si j'avais un peu de cœur, je me serais déjà tué… un chien, quoi! Tiens, quitte-moi, il faut m'abando
Il n'y avait plus à en douter. Ce pauvre homme, qui avait si longtemps résisté à la tentation, venait d'échouer au port. Il avait succombé en faisant ses adieux au père Mouton: il était ivre!
En toute autre circonstance, j'en aurais bien pris mon parti. Mais, au moment d'opérer la délivrance de notre ami, quand il fallait devancer la voiture, être prêt à déjouer tous les soupçons, à se glisser sans attirer l'attention de perso
Je le tirai par le bras, je le poussai, je le soutins, je le traînai jusqu'à en être épuisée. N'en pouvant plus, je dus le laisser s'asseoir au bord du chemin, les pieds dans l'eau du fossé. Il refusait de monter sur l'âne. Il disait que c'était la guillotine et qu'il saurait bien se tuer lui-même.
Je pensai à l'abando
J'étais un peu plus tranquille, quoique j'eusse très mal aux nerfs. Cette sifflerie m'impatientait. Quand elle cessa au bout d'une bo
Pendant qu'il reprenait sa route, j'essayai de me faire ouvrir. Ce fut bien inutile et je frappai en vain. Alors, je pris mon parti. Je m'assurai que Dumont dormait très bien dans la fougère, qu'aucun accident ne pouvait lui arriver. Je pressai l'âne, je lui fis doubler le pas. Je dépassai le roulier qui avait repris son somme et ne me vit pas abando
Je me trouvai alors dans cette grande lande qu'on m'avait a
Tout à coup, au milieu des roulements du to
Alors, tout ce que les forces humaines peuvent do
Nous n'étions frappés ni l'un ni l'autre, mais nous étions comme stupéfiés. Il ne bougeait pas, je ne songeais point à me relever; j'avais tout oublié, une voiture qui eût passé nous eût écrasés. Je ne sais si je restai là une minute ou un quart d'heure. En revenant à moi, je me vis assise sur la fougère de la lande. L'âne broutait tranquillement. Il pleuvait à torrents. Quelqu'un me parlait à voix basse en m'enveloppant de ses bras comme pour me préserver de la pluie. Étais-je morte, étais-je hallucinée?