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Au sortir de prison je m’étais logée dans une auberge en face du pont de l’Isère, où l’on m’avait assurée que je serais ho
– Sophie, me dit-elle, me trompé-je, n’êtes-vous pas celle que j’ai sauvée il y a dix ans à la Conciergerie et ne remettez-vous point la Dubois?
Peu flattée de cette découverte, je répondis cependant avec politesse; mais j’avais affaire à la femme la plus fine et la plus adroite qu’il y eût en France, il n’y eut pas moyen d’échapper.
La Dubois me combla d’ho
– Ma chère amie, dit-elle en m’embrassant encore, si j’ai désiré de te voir plus intimement, c’est pour t’apprendre que ma fortune est faite, et que tout ce que j’ai est à ton service.
Regarde, me dit-elle en m’ouvrant des cassettes pleines d’or et de diamants, voilà les fruits de mon industrie; si j’eusse encensé la vertu comme toi, je serais aujourd’hui pendue ou enfermée.
– Oh, madame, lui dis-je, si vous ne devez tout cela qu’à des crimes, la providence qui finit toujours par être juste ne vous en laissera pas jouir longtemps.
– Erreur, me dit la Dubois, ne t’imagine pas que la providence favorise toujours la vertu; qu’un faible moment de prospérité ne te plonge pas dans de telles erreurs. Il est égal au maintien des lois de la providence qu’un tel soit vicieux pendant que celui-ci se livre à la vertu; il lui faut une somme égale de vice et de vertu, et l’individu qui exerce l’un ou l’autre est la chose du monde qui lui est le plus indifférente. Écoute-moi, Sophie, écoute-moi avec un peu d’attention, tu as de l’esprit et je voudrais enfin te convaincre. Ce n’est pas le choix que l’homme fait du vice ou de la vertu, ma chère, qui lui fait trouver le bonheur, car la vertu n’est comme le vice qu’une manière de se conduire dans le monde; il ne s’agit donc pas de suivre plutôt l’un que l’autre, il n’est question que de frayer la route générale; celui qui s’écarte a toujours tort. Dans un monde entièrement vertueux, je te conseillerais la vertu parce que les récompenses y étant attachées, le bonheur y tiendrait infailliblement; dans un monde totalement corrompu, je ne te conseillerai jamais que le vice. Celui qui ne suit pas la route des autres périt inévitablement, tout ce qui le rencontre le heurte, et comme il est le plus faible, il faut nécessairement qu’il soit brisé. C’est en vain que les lois veulent rétablir l’ordre et ramener les hommes à la vertu; trop vicieuses pour l’entreprendre, trop faibles pour y réussir, elles écarteront un instant du chemin battu mais elles ne le feront jamais quitter.
Quand l’intérêt général des hommes les portera à la corruption, celui qui ne voudra pas se corrompre avec eux luttera donc contre l’intérêt général; or quel bonheur peut attendre celui qui contrarie perpétuellement l’intérêt des autres? Me diras-tu que c’est le vice qui contrarie l’intérêt des hommes, je te l’accorderai dans un monde composé en parties égales de vicieux et de vertueux, parce que alors l’intérêt des uns choque visiblement celui des autres, mais ce n’est plus cela dans une société toute corrompue; mes vices alors n’outrageant que le vicieux déterminent dans lui d’autres vices qui le dédommagent et nous nous trouvons tous les deux heureux.
La vibration devient générale, c’est une multitude de chocs et de lésions mutuelles, où chacun regagnant à l’instant ce qu’il vient de perdre se retrouve sans cesse dans une position heureuse. Le vice n’est dangereux qu’à la vertu, parce que faible et timide elle n’ose jamais rien, mais qu’elle soit ba
– Mais quand je serais assez faible, madame, répondis-je à cette corruptrice, pour me livrer à vos affreux systèmes, comment parviendriez-vous à étouffer le remords qu’ils feraient à tout instant naître dans mon cœur?
– Le remords est une chimère, Sophie, reprit la Dubois, il n’est que le murmure imbécile de l’âme assez faible pour ne pas oser l’anéantir.
– L’anéantir, le peut-on?
– Rien de plus aisé, on ne se repent que de ce qu’on n’est pas dans l’usage de faire. Renouvelez souvent ce qui vous do
Qu’il vie