Страница 2 из 61
– Vous me voyez, monsieur, dit-elle au saint ecclésiastique…, oui, vous me voyez dans une position bien affligeante pour une jeune fille; j'ai perdu mon père et ma mère… Le ciel me les enlève à l'âge où j'avais le plus besoin de leur secours… Ils sont morts ruinés, monsieur; nous n'avons plus rien… Voilà tout ce qu'ils m'ont laissé, continua-t-elle, en montrant ses douze louis… et pas un coin pour reposer ma pauvre tête… Vous aurez pitié de moi, n'est-ce pas, monsieur! Vous êtes le ministre de la religion, et la religion fut toujours la vertu de mon cœur; au nom de ce Dieu que j'adore et dont vous êtes l'organe, dites-moi, comme un second père, ce qu'il faut que je fasse… ce qu'il faut que je devie
Le charitable prêtre répondit en lorgnant Justine que la paroisse était bien chargée; qu'il était difficile qu'elle pût embrasser de nouvelles aumônes, mais que si Justine voulait le servir, que si elle voulait faire le gros ouvrage, il y aurait toujours dans sa cuisine un morceau de pain pour elle. Et, comme en disant cela, l'interprète des dieux lui avait passé la main sous le menton, en lui do
– Monsieur, je ne vous demande ni l'aumône ni une place de servante; il y a trop peu de temps que je quitte un état au-dessus de celui qui peut faire désirer ces deux grâces pour être réduite à les implorer; je sollicite les conseils dont ma jeunesse et mes malheurs ont besoin, et vous voulez me les faire acheter un peu trop cher.
Le pasteur, honteux d'être dévoilé, chassa promptement cette petite créature, et la malheureuse Justine, deux fois repoussée dès le premier jour qu'elle est condamnée à l'isolisme, entre dans une maison où elle voit un écriteau, loue un petit cabinet garni au cinquième, le paye d'avance, et s'y livre à des larmes d'autant plus amères qu'elle est sensible et que sa petite fierté vient d'être cruellement compromise.
Nous permettra-t-on de l'abando
En sortant du couvent, Juliette alla trouver une femme qu'elle avait entendu nommer à cette jeune amie de son voisinage; pervertie comme elle avait envie de l'être et pervertie par cette femme, elle l'aborde avec son petit paquet sous le bras, une lévite bleue bien en désordre, des cheveux traînants, la plus jolie figure du monde, s'il est vrai qu'à de certains yeux l'indécence puisse avoir des charmes; elle conte son histoire à cette femme, et la supplie de la protéger nomme elle a fait de son ancie
– Quel âge avez-vous? lui demande la Duvergier.
– Quinze ans dans quelques jours, madame, répondit Juliette.
– Et jamais nul mortel…, continua la matrone.
– Oh! non, madame, je vous le jure, répliqua Juliette.
– Mais c'est que quelquefois dans ces couvents, dit la vieille… un confesseur, une religieuse, une camarade… Il me faut des preuves sûres.
– Il ne tient qu'à vous de vous les procurer, madame, répondit Juliette en rougissant.
Et la duègne s'étant affublée d'une paire de lunettes, et ayant avec scrupule visité les choses de toutes parts:
– Allons, dit-elle à la jeune fille, vous n'avez qu'à rester ici, beaucoup d'égards pour mes conseils, un grand fonds de complaisance et de soumission pour mes pratiques, de la propreté, de l'économie, de la candeur vis-à-vis de moi, de la politique envers vos compagnes, et de la fourberie avec les hommes, avant dix ans je vous mettrai en état de vous retirer dans un troisième, avec une commode, un trumeau, une servante; et l'art que vous aurez acquis chez moi vous do
Ces recommandations faites, la Duvergier s'empare du petit paquet de Juliette; elle lui demande si elle n'a point d'argent, et celle-ci lui ayant trop franchement avoué qu'elle avait cent écus, la chère maman les confisque en assurant sa nouvelle pensio
– C'est, lui dit-elle, un moyen de faire le mal, et dans un siècle aussi corrompu, une fille sage et bien née doit éviter avec soin tout ce qui peut l'entraîner dans quelque piège. C'est pour votre bien que je vous parle, ma petite, ajouta la duègne, et vous devez me savoir gré de ce que je fais.
Ce sermon fini, la nouvelle venue est présentée à ses compagnes; on lui indique sa chambre dans la maison, et dès le lendemain ses prémices sont en vente.
En quatre mois, la marchandise est successivement vendue à près de cent perso
Juliette venait d'atteindre sa vingtième a
Ce fut ici que la malheureuse Juliette, oubliant tous les sentiments de sa naissance et de sa bo
Mme de Lorsange exécuta, heureusement pour elle, avec tant de secret, qu'elle se mit à l'abri de toute poursuite, et qu'elle ensevelit avec son époux les traces du forfait épouvantable qui le précipitait au tombeau.
Redevenue libre et comtesse, Mme de Lorsange reprit ses ancie
Jusqu'à vingt-six ans, Mme de Lorsange fit encore de brillantes conquêtes; elle ruina trois ambassadeurs étrangers, quatre fermiers généraux, deux évêques, un cardinal et trois chevaliers des Ordres du roi; mais comme il est rare de s'arrêter après un premier délit, surtout quand il a tourné heureusement, la malheureuse Juliette se noircit de deux nouveaux crimes semblables au premier; l'un pour voler un de ses amants qui lui avait confié une somme considérable, ignorée de la famille de cet homme, et que Mme de Lorsange put mettre à l'abri par cette affreuse action; l'autre pour avoir plus tôt un legs de cent mille francs qu'un de ses adorateurs lui faisait au nom d'un tiers, chargé de rendre la somme après décès. A ces horreurs, Mme de Lorsange joignait trois ou quatre infanticides. La crainte de gâter sa jolie taille, le désir de cacher une double intrigue, tout lui fit prendre la résolution d'étouffer dans son sein la preuve de ses débauches; et ces forfaits ignorés comme les autres n'empêchèrent pas cette femme adroite et ambitieuse de trouver journellement de nouvelles dupes.