Страница 15 из 61
Laisse donc là tes préjugés, Thérèse, et sers-moi; ta fortune est faite.
– Oh! monsieur, répondis-je tout effrayée au comte de Bressac, cette indifférence que vous supposez dans la nature n'est encore ici que l'ouvrage des sophismes de votre esprit. Daignez plutôt écouter votre cœur, et vous entendrez comme il condamnera tous ces faux raiso
J'étais en larmes en prononçant ces mots, j'étais à genoux aux pieds du comte; je le conjurais par tout ce qu'il pouvait avoir de plus sacré d'oublier un égarement infâme que je lui jurais de cacher toute ma vie… Mais je ne co
– Je vois bien que je m'étais trompé, Thérèse, me dit-il; j'en suis peut-être autant fâché pour vous que pour moi; n'importe, je trouverai d'autres moyens, et vous aurez beaucoup perdu sans que votre maîtresse y ait rien gagné.
Cette menace changea toutes mes idées: en n'acceptant pas le crime qu'on me proposait, je risquais beaucoup pour mon compte, et ma maîtresse périssait infailliblement; en consentant à la complicité, je me mettais à couvert du courroux du comte, et je sauvais assurément sa tante. Cette réflexion, qui fut en moi l'ouvrage d'un instant, me détermina à tout accepter; mais comme un retour si prompt eût pu paraître suspect, je ménageai quelque temps ma défaite: je mis le comte dans le cas de me répéter souvent ses sophismes; j'eus peu à peu l'air de ne plus savoir qu'y répondre: Bressac me crut vaincue; je légitimai ma faiblesse par la puissance de son art, je me rendis à la fin. Le comte s'élance dans mes bras. Que ce mouvement m'eût comblée d'aise s'il eût eu une autre cause!… Que dis-je? il n'était plus temps: son horrible conduite, ses barbares desseins avaient anéanti tous les sentiments que mon faible cœur osait concevoir, et je ne voyais plus en lui qu'un monstre…
– Tu es la première femme que j'embrasse, me dit le comte, et en vérité, c'est de toute mon âme… Tu es délicieuse, mon enfant; un rayon de sagesse a donc pénétré ton esprit! Est-il possible que cette tête charmante soit si longtemps restée dans les ténèbres; et ensuite nous convînmes de nos faits. Dans deux ou trois jours, plus ou moins, suivant la facilité que j'y trouverais, je devais jeter un petit paquet de poison, que me remit Bressac, dans la tasse de chocolat que Madame avait coutume de prendre le matin. Le comte me garantissait de toutes les suites, et me remettait un contrat de deux mille écus de rente le jour même de l'exécution; il me signa ces promesses sans caractériser ce qui devait m'en faire jouir, et nous nous séparâmes.
Il arriva sur ces entrefaites quelque chose de trop singulier, de trop capable de vous dévoiler l'âme atroce du monstre auquel j'avais affaire pour que je n'interrompe pas une minute, en vous le disant, le récit que vous attendez sans doute du dénouement de l'aventure où je m'étais engagée.
Le surlendemain de notre pacte criminel, le comte apprit qu'un oncle, sur la succession duquel il ne comptait nullement, venait de lui laisser quatre-vingt mille livres de rentes… Oh! ciel, me dis-je en apprenant cette nouvelle, est-ce donc ainsi que la justice céleste punit le complot des forfaits! Et me reprenant bientôt de ce blasphème envers la providence, je me jette à genoux, j'en demande pardon, et me flatte que cet événement inattendu va du moins changer les projets du comte… Quelle était mon erreur!
– Oh! ma chère Thérèse, me dit-il en accourant le même soir dans ma chambre, comme les prospérités pleuvent sur moi! Je te l'ai dit souvent, l'idée d'un crime, ou son exécution, est le plus sûr moyen d'attirer le bonheur; il n'en est plus que pour les scélérats.
– Eh! quoi, monsieur, répondis-je, cette fortune sur laquelle vous ne comptiez pas ne vous décide point à attendre patiemment la mort que vous voulez hâter?
– Attendre, reprit brusquement le comte, je n'attendrais pas deux minutes, Thérèse; songes-tu que j'ai vingt-huit ans, et qu'il est dur d'attendre à mon âge?… Non, que ceci ne change rien à nos projets, je t'en supplie, et do
Je fis de mon mieux pour déguiser l'effroi que m'inspirait cet acharnement, et je repris mes résolutions de la veille, bien persuadée que si je n'exécutais pas le crime horrible dont je m'étais chargée, le comte s'apercevrait bientôt que je le jouais, et que, si j'avertissais Mme de Bressac, quelque parti que lui fît prendre la révélation de ce projet, le jeune comte, se voyant toujours trompé, adopterait promptement des moyens plus certains, qui, faisant également périr la tante, m'exposaient à toute la vengeance du neveu. Il me restait la voie de la justice, mais rien au monde n'aurait pu me résoudre à la prendre; je me déterminai donc à prévenir la marquise; de tous les partis possibles, celui-là me parut le meilleur et je m'y livrai.
– Madame, lui dis-je le lendemain de ma dernière entrevue avec le comte, j'ai quelque chose de la plus grande importance à vous révéler, mais à quelque point que cela vous intéresse, je suis décidée au silence, si vous ne me do
Mme de Bressac, qui crut qu'il ne s'agissait que de quelques extravagances ordinaires à son neveu, s'engagea par le serment que j'exigeais, et je révélai tout. Cette malheureuse femme fondit en larmes en apprenant cette infamie.
– Le monstre! s'écria-t-elle, qu'ai-je jamais fait que pour son bien? Si j'ai voulu prévenir ses vices, ou l'en corriger, quel autre motif que son bonheur pouvait me contraindre à cette sévérité?… Et cette succession qui vient de lui échoir, n'est-ce pas à mes soins qu'il la doit? Ah! Thérèse, Thérèse, prouve-moi bien la vérité de ce projet… mets-moi dans la situation de n'en pouvoir douter; j'ai besoin de tout ce qui peut achever d'éteindre en moi les sentiments que mon cœur aveuglé ose garder encore pour ce monstre…
Et alors je fis voir le paquet de poison; il était difficile de fournir une meilleure preuve: la marquise voulut en faire des essais; nous en fîmes avaler une légère dose à un chien que nous enfermâmes, et qui mourut au bout de deux heures dans des convulsions épouvantables. Mme de Bressac, ne pouvant plus douter, se décida; elle m'ordo
Mais cet abominable crime devait se consommer; il fallut que, par une inconcevable permission du ciel, la vertu cédât aux efforts de la scélératesse. L'animal sur lequel nous avions fait notre expérience découvrit tout au comte; il l'entendit hurler; sachant que ce chien était chéri de sa tante, il demanda ce qu'on lui avait fait; ceux à qui il s'adressa, ignorant tout, ne lui répondirent rien de clair; de ce moment, il forma des soupçons; il ne dit mot, mais je le vis troublé; je fis part de son état à la marquise, elle s'en inquiéta davantage, sans pouvoir néanmoins imaginer autre chose que de presser le courrier, et de mieux cacher encore, s'il était possible, l'objet de sa mission. Elle dit à son neveu qu'elle envoyait en diligence à Paris prier le duc de Sonzeval de se mettre sur-le-champ à la tête de la succession de l'oncle dont on venait d'hériter, parce que si perso