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À ce régime, que lui dictait un juste sentiment de bonheur, elle trouva la tranquillité, seul baume capable de cicatriser les plaies de son âme. Elle goûta la quiétude des pensées et le calme des rêves.
Un spectacle pourtant lui suggéra de menues méditations.
Elle remarquait souvent au Casino, une jeune femme, blonde, jolie, élégante, entachée, à ses yeux, d’une excentricité trop tapageuse, qu’elle comparait au genre de Mme Berchon. Cette dame affichait des allures indépendantes. Des hommes lui parlaient. Elle riait. Elle tenait son ombrelle sous les bras, derrière son dos. Visiblement, elle dédaignait les critiques qu’on ne lui ménageait guère.
Lucie fut choquée. Un groupe de perso
— Qu’elle est ridicule ! bougo
Elle ajouta :
— Et le mari, se doute-t-il ?
On répondit :
— Peuh, probablement, mais que voulez-vous ? il y a des enfants.
Le pauvre homme, elle le plaignit. Son nom traînait dans la boue. Chaque vilenie de sa femme l’éclaboussait de honte. On souriait à son passage. Il devinait l’apitoiement des poignées de main et la moquerie insultante de l’intérêt manifesté. Cependant, l’amour de ses enfants le condamnait au silence.
Et soudain cette idée la heurta : Robert, lui aussi, se taisait peut-être par devoir paternel. Il acceptait l’infamie pour que son fils, devenu homme, n’eût pas à rougir de sa mère !
La conscience de sa propre hypocrisie la rassura. Ses péchés ne retombaient que sur elle. L’ho
Malgré tout, elle garda de cet incident une contrariété légère.
Un jour, un monsieur de leur groupe, au Casino, formula :
— Mme Chantreuil n’est pas une exception, toutes les villes possèdent un ou plusieurs échantillons de cette variété. L’e
Et il ajouta :
— D’ailleurs, dissimulées ou non, leurs frasques sont notoires, vu l’exiguïté des villes et l’importance des papotages.
Mme Chalmin frisso
D’affreux pressentiments l’envahirent. Elle prévit des accueils froids et des figures glaciales. Elle eut hâte de retourner à Rouen pour tenir tête aux calomnies.
Cette effervescence amena un mouvement de fièvre. Elle se fit d’amers reproches. À quoi bon se tourmenter ? Elle ne retourna plus au Casino.
Et la saison s’acheva sans rien de saillant. Le carnaval désappointa ces dames. Elles assistèrent, d’un balcon, aux batailles de fleurs, puis, d’un autre, aux batailles de confetti. Elles ne s’y amusèrent pas. La gaîté du peuple leur parut grossière et factice.
Le printemps survint. Elles parcourent assidûment la route de Monaco. Les fleurs embaument. Des haies de roses sauvages bordent le chemin. Les oliviers épanouissent leur feuillage délicat et poussiéreux. Des enfants lancent dans la voiture de petits bouquets sales. Lucie se renversait et ruminait des songeries vagues et incohérentes.
À Monte-Carlo, la peur des émotions la chassait des salles de jeu. Elle préférait les concerts.
On dînait parfois au restaurant de Paris. Et l’on revenait le soir. Des clairs de lune argentent la mer. Un doux bruissement de flots monte. Les odeurs sont plus capiteuses. Les sabots des chevaux réso
Ces dames s’écriaient : « C’est merveilleux… magnifique… une apothéose de féerie. » Lucie s’intéressait au phare de Saint-Jean. Elle étudia les intervalles de lumière et d’obscurité. Et elle prédisait la seconde exacte du changement.
Le départ approchait. Elle ne le désirait ni ne le redoutait. Elle ne se traça aucun plan de conduite. Pas plus que dans son passé, elle ne pénétra dans son avenir. Que serait-il ? Elle n’en savait rien, ne se le demandait même pas. Les projets fatiguent. Trop d’imagination surexcite. L’espérance et le souvenir sont des hôtes perfides. Le bonheur consiste souvent à sécréter de petits rêves, courts, immédiats, positifs, les rêves d’un estomac qui digère facilement, les rêves d’une chair bien portante.
II
Elle éprouva, dès son arrivée à Rouen, l’impression ordinaire des perso
Ce plaisir savouré, un autre le remplaça.
Un matin, comme elle flânait au lit, Robert la pria de s’habiller et de descendre. Elle le rejoignit au plus vite. Ils gagnèrent la cour où do
Leur transformation la frappa. Robert ouvrit une porte : elle aperçut un fort cheval de coupé bai-brun, de robe luisante. À côté, une remise contenait un trois-quarts et une victoria.
Elle eut une commotion telle qu’elle en demeurait muette. À la fin, elle s’abattit sur la poitrine de son mari. Ses yeux étaient humides. Tout de suite elle étre
La joie de cette nouveauté se maintint plusieurs semaines. Elle inventait des courses qui nécessitaient l’arrêt de la voiture devant les grands magasins. Elle se levait brusquement au milieu d’une visite en s’excusant :
— Vous me pardo
Son chiffre s’étalait, bleu et jaune. Elle trouvait au cocher, très correct en la livrée mastic qu’elle avait choisie, un aspect décoratif. Un coussin capito
La réorganisation de sa maison requit toute sa vigilance. L’exemple de Mme Ramel, à Nice, avait fortifié ses aptitudes déjà remarquables, de bo
— Mon pauvre ami, dit-elle à Robert d’un ton protecteur, tu ne t’y entends nullement, on t’a exploité. D’ailleurs, les hommes !…
Elle renvoya la cuisinière. Elle devint plus exigeante avec les domestiques. Auparavant elle craignait de se les aliéner et qu’ils ne démentissent les explications fantaisistes qu’elle avançait à son mari sur ses heures de sortie et de rentrée. Leur témoignage ne l’effrayant plus, elle les rudoya.