Добавить в цитаты Настройки чтения

Страница 40 из 52

Lucie se remit en marche. En face de l’individu elle fit une nouvelle halte et leva les yeux hardiment. Ils se dévisagèrent. À la fin, il interpella :

— Excusez, Madame, mon sans-façon, mais je vous ai vue admirer ce paysage, et je serais heureux de vous soumettre le tableau que j’en ai commencé. Est-ce trop demander ?

Elle répondit en minaudant :

— Pas du tout. Monsieur. Je m’y co

Elle franchit un jardinet inculte, semé de grosses pierres éparses. Ils se rejoignirent au haut de l’escalier, et il la guida vers son chevalet.

La toile représentait, au premier plan, une partie du mamelon en dos de vache. Un morceau des reins manquait. Le long de l’épine dorsale, se traînait un convoi funèbre que sollicitait l’église de Bon-Secours, descendue, par la volonté du peintre, de la côte Sainte-Catherine où on la distinguait réellement, jusqu’au sommet extrême de la croupe. Sur les flancs palpitait un troupeau de moutons. Des villas roses peuplaient le crâne dégarni du Mont-Fortin qui servait de fond.

Elle examina sans hâte, en perso

— C’est bien, il n’y a pas à le nier, c’est très bien.

André Dermoye — il dit son nom — repartit :

— Si cela vous plaît, j’ai d’autres machines en train.

Ils pénétrèrent dans l’atelier. Lucie se planta devant les murs. À l’aide des phrases usuelles, elle loua, critiqua, parla des maîtres, du coloris, de la pâte, de la touche. André, lui, se plaignit :

— Ce qu’il y a de désespérant, à Rouen, c’est le manque de modèle. Pas un corps qui se tie

Et désignant une étude :

— Ainsi j’ai bâclé là une femme qui se poudre le cou, en costume de bal… eh bien, c’est pas ça, la ligne n’y est pas.

Mme Chalmin sourit :

— Voulez-vous que je vous la do

Elle défit deux ou trois boutons de sa robe, rentra l’étoffe et découvrit sa nuque. Il s’écria :

— Nom d’un chien ! voilà, ça y est. Attendez.

Il saisit un album et un crayon.

Il avait une trentaine d’a

Il commanda, absorbé par son dessin :

— Enlevez donc votre corsage, la ligne est interrompue.

Elle obéit. Il acheva son esquisse et remercia Mme Chalmin.

— Cette fois je suis sûr de moi. Vous avez là une courbe d’épaule et une attache de bras superbes, c’est une bo

Il eut un soupir :

— Que ne ferait-on avec un modèle comme vous, surtout si le reste ne dément pas… Silencieuse et lente, elle se dévêtit. Il fut ébloui de cette vision.

— Crebleu, c’est beau, c’est fichtrement beau !

Il se mit au travail. Lucie se conforma aux indications de pose qu’il lui prescrivit. Elle n’éprouvait aucune gêne. Nulle honte n’atténuait sa joie d’être contemplée. Elle n’avait même plus cette pudeur des femmes qui ne dévoilent leur nudité qu’aux minutes de désir et dans l’affolement des caresses. Elle se fut exhibée en public, sans rougir, tant l’orgueil de son corps étouffait tout autre sentiment.

Cette séance se renouvela. Le peintre exécutait d’i

Ils y trouvèrent peu de plaisir et ne recommencèrent que rarement, lorsque leurs sens les y contraignaient. Et Lucie regrimpait sur son estrade, tandis qu’André s’abîmait devant sa Beauté, idéal qu’il ne pouvait étreindre.

… Un jeudi d’octobre, Mme Chalmin mena son fils au cirque, en matinée. Debout à l’entrée des chevaux et des clowns, un monsieur ne la quitta pas des yeux. Il était de haute stature et doué d’un torse d’hercule. Des moustaches et des favoris un peu roux ornaient son visage. Ses attitudes, ses gestes forts et souples, dénotaient, selon Lucie, l’homme accoutumé à tous les sports.

À l’issue de la représentation elle le retrouva près de la sortie. Il pleuvait. Un seul fiacre statio

À peine en route, elle appliqua sa figure à la lucarne du fond. L’homme relevait le bas de son pantalon et le col de son vêtement. Il colla ses coudes aux hanches et partit, au pas gymnastique.

Ce fut certes un des plus grands triomphes d’amour-propre que ressentit Mme Chalmin. Quelle fascination elle exerçait pour qu’un inco

On traversa la place Beauvoisine. L’homme ne perdait pas courage. Ses pieds claquaient dans des mares de boue, un ruisseau dégringolait de la gouttière de son chapeau. Lucie trépignait d’aise. Le cheval trottait rapidement, pas assez pourtant, à son gré. Elle ordo

On arrivait. Elle empoigna son fils, ouvrit la porte de la maison, saisit au hasard un parapluie, et s’en alla, laissant l’enfant ahuri. Elle n’en pouvait plus. Cet individu lui était nécessaire, immédiatement, comme un remède énergique en cas de fièvre. Son cerveau éclatait de désir.

Ils se retrouvèrent, rampe Cauchoise, derrière un poste de police. L’eau tombait par flaques. De son mieux, Lucie abritait son compagnon sous un parapluie d’un exiguïté ridicule. Mais des rigoles cascadaient sur leurs épaules, et ils s’aperçurent que le sol en pente où ils conversaient, servait de lit à un impétueux torrent.

Mme Chalmin proposa de terminer ce tête-à-tête devant un bon feu. Il était dix heures. Elle entraîna son monsieur dans une maison meublée de la rue des Bons-Enfants, et, à sept heures, racontait à Robert l’emploi fictif de sa journée.

Cela dura deux semaines.

… Attablés à l’un des cafés du cours Boïeldieu, deux Méridionaux, gras, importants et bruyants, Étie

— Si nous suivions une femme… à peu près propre, bien entendu.

L’attente fut longue. Une procession défila de créatures inélégantes et vilaines, de vierges osseuses, de grosses mamans rebondies, toutes fagotées, vulgaires, contrefaites, de physionomie rechignée et de silhouette déplorable. Riville gémit :

— Dis donc, vieux, le beau sexe ne brille pas.

Mme Chalmin passait. Bourdesque répliqua :

— En voilà une qui n’est pas mal.

— C’est une femme ho

Dix minutes plus tard, rue Saint-Nicolas, Lucie tourna court sur elle-même, vint à leur rencontre et se planta devant une boutique de bric-à-brac.

D’un commun accord on choisit, à cause de sa double issue, l’hôtel des Deux-Œillets, situé quai Saint-Sever. On s’y rendit séparément.

Les compliments d’usage accomplis, les liqueurs bues, les biscuits avalés, ces messieurs embrassèrent la jeune femme. Puis Riville s’esquiva un moment, la laissant avec Bourdesque, et Bourdesque, à son tour, usa du même procédé.