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Un silence épais s’installa, seulement troublé par les crépitements du brasier central. Les miroirs paraboliques fusillaient les sauriens d’une lumière blanche, rappelant à s’y méprendre celle du désert. Nath était fasciné. Il imaginait sous la carapace inentamable le grouillement ralenti des viscères, et le cœur dont la diastole ne répondrait à la systole qu’après un intervalle de quinze jours… Comment de tels prodiges étaient-ils concevables ?
Comme s’il lisait dans ses pensées, Razza intervint d’un ton sec :
– Gardez-vous de l’admiration naïve ! Tout ce qui est conçu à l’image du dragon est mauvais. La seule lueur que vous pourrez entr’apercevoir dans les pupilles de la bête est celle du mal. Pour cette raison vous ne devez avoir qu’un but, et un seul : tuer…
Nath baissa la tête, rompit d’un pas. Une boule d’angoisse bloquait sa gorge.
– Aux confins du désert se dressent des nécropoles, chuchota Razza d’une voix presque inaudible, des villes-tombeaux aux avenues vides, aux maisons inhabitées… Le vent de l’été s’épuise à souffler au long de ces rues sans jamais rencontrer âme qui vive. Il n’y a rien, que des palais surchargés de sculptures, des multitudes de balcons soutenus par des armées de cariatides ; des jardins brûlés jalo
Il s’arrêta, en proie au vertige. Une grosse veine étirait son delta palpitant sur la tempe droite. Nath cessa de refréner sa curiosité.
– Vous voulez dire que…
– Oui, tu as compris. Beaucoup, parmi ces statues ne sont pas en pierre ! Voilà la ruse qu’il vous faudra combattre. Le peuple de l’eau a su parfaitement tirer parti du phénomène d’hibernation sèche. Pour se garantir de nos incursions destructrices ils ont imaginé d’exploiter leur ressemblance avec le marbre. Leurs artistes ont donc sculpté des milliers de statues à taille humaine, dont les proportions respectent en tout point la réalité. Pour ce faire ils ont usé d’une roche verte comme leur peau, une pierre d’une dureté sans égale qu’ils dégrossissent et fignolent au moyen de techniques qui nous sont inco
– A quoi bon les distinguer si nous ne disposons que de marteaux pour les frapper ? s’insurgea Ulm, vexé.
– Vous ne partirez pas en quête armés de simples masses de carriers, coupa le prêtre ; nous disposons d’explosifs puissants…
– Alors il suffit de raser chaque ville jusqu’à la dernière statue ! exulta sottement Tob.
Razza eut un claquement de langue irrité.
– Les choses ne sont pas si faciles ! Loin de là ! Nos stocks d’explosifs provie
Tob baissa le front.
– Ce sera là votre principe directeur, appuya le maître. Vous ne devrez jamais gâcher vos explosifs en destructions irréfléchies. Je sais ce que cela implique. Une atroce partie de cache-cache au milieu d’une architecture folle, avec toujours la même question palpitant dans votre esprit : Est-ce une statue ? Est-ce un être vivant ? Vous co
Une quinte de toux le coupa dans son envolée lyrique, et Tob crut malin de ricaner dans son dos.
Nath dormit ce soir-là d’un sommeil troublé. Il rêva qu’il était perdu dans un labyrinthe de silhouettes figées. Il s’épuisait vainement à les marteler sans parvenir à les différencier. Incapable de se décider, il courait d’un piédestal à l’autre, changeant perpétuellement la place des explosifs. Quel était le pourcentage d’êtres vivants au sein des figures ? Combien y avait-il de statues pour un seul Caméléon ? Dix, vingt, cent ? S’il fixait les charges au hasard, quelles étaient ses chances de tomber juste ?
Il se réveilla en gémissant et se fit injurier par ses compagnons de chambrée.
Trois jours plus tard, Razza les mit en présence de très jeunes filles aux seins trop gros – des femelles hydrovores – et leur expliqua qu’en raison de leur infirmité (on leur avait tranché la langue) ces esclaves avaient développé par compensation un sens de l’ouïe particulièrement aiguisé.
Nath avait entendu parler de ce phénomène, mais il ne voyait pas en quoi cette sous-race pouvait leur être de quelque utilité dans la course qu’ils allaient entreprendre. Il en fit la remarque au prêtre qui le foudroya du regard.
– Elles sont capables d’établir des nuances sonores que notre oreille ne peut percevoir. Je le sais, je les ai testées. Elles affirment que les statues et les Caméléons ne rendent pas le même son lorsqu’on les frappe avec un maillet d’argent. Il existerait une variation infime entre les deux résonances. Une variation permettant d’établir une distinction réelle !