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Or la malchance, le destin avait voulu que précisément à l’égard de la profession du bourreau, Dame Betty n’eut en rien les sentiments ordinaires. Tout le monde considérait Joé Lamp, tout le monde le félicitait d’avoir su devenir l’exécuteur des hautes œuvres, seule Dame Betty marquait à chaque occasion possible l’horreur que lui inspirait ces fonctions.

Or, depuis quelques jours, Dame Betty, plus que jamais, se montrait irritable. Dame Betty, déjà, tremblait, en songeant qu’à coup sûr, d’un matin à l’autre, elle allait encore voir son maître revêtir le sinistre veston noir et s’en aller à Pentonville nouer autour du cou du condamné la corde fatale qui devait le faire passer de vie à trépas…

Joé Lamp pourtant n’était pas homme à se laisser intimider.

— Allons, allons, dit-il, je n’ai que faire de vos stupides réflexions. Occupez-vous donc, ma chère, encore une fois, je vous l’ordo

La vieille servante qui se permettait ainsi de discuter les opinions de son maître regagna la boutique, suivie de Joé Lamp.

Visiblement, d’ailleurs, ce dernier était préoccupé. Tandis que la vieille bo

Il grommela bientôt quelque chose d’à peu près inintelligible, puis il appela encore :

— Betty ?

— Monsieur.

— Pourquoi êtes-vous si sottement peureuse, et si sottement stupide ? Pourquoi me reprochez-vous toujours d’avoir accepté d’être bourreau ? Savez-vous que cette charge me rapporte gros, et que j’ai précisément l’intention d’augmenter vos gages, d’ici quelque temps, de deux shillings par mois ?

La proposition était si extraordinaire que Dame Betty, de saisissement, abando

— M’augmenter ? dit-elle. Seigneur Dieu, ce serait il possible ?… Voici quinze ans que je suis à votre service et jamais vous n’aviez parlé de pareille chose.

Puis, subitement soupço

— Mais vous savez bien, monsieur Joé, que je ne veux pas de cet argent-là ?

— De quel argent, Dame Betty ?

— De l’argent que vous gagnez à faire so

Joé Lamp tapa du pied :

— Hé ! qui vous parle de cela, vieille folle ? Ce que je gagne avec ma corde est pour moi et non pour vous, j’en ai la peine, je dois en avoir le profit. Mais, continua-t-il d’un ton plus doux, il y a, vous ne l’ignorez pas, des cas où je puis avoir un petit bénéfice, pour des services exceptio

— Besoin de moi ? des petits bénéfices ? Monsieur Joé Lamp, que voulez-vous dire ?

Le bourreau haussa les épaules, marmotta encore quelques paroles incompréhensibles, puis, soudain :

— Betty, vous me do

— Et pourquoi faire, monsieur Joé Lamp ?

— Femme curieuse, ceci ne vous regarde pas… Pour emporter…

— Emporter où, monsieur Joé ?

Le malheureux Joé Lamp co

— C’est… déclara-t-il enfin, c’est, Betty, un drap que je désire emporter à Pentonville…

— À Pentonville ! Et pourquoi faire ?

Joé Lamp ne pouvait plus reculer.

Dès qu’il avait nommé la prison, Dame Betty était devenue blême et s’était mise à parler d’un ton agressif. Certes, elle n’eût jamais do

Aussi Joé Lamp perdait-il de plus en plus la tête, en voyant la colère empourprer, petit à petit, le visage de Dame Betty, lorsqu’un secours inespéré lui vint.

Dans la boutique de bonbons pénétrait un petit vieillard d’aspect peu engageant, de mine sordide, le visage hirsute :

C’était un homme, à en juger d’après les apparences, d’une soixantaine d’a

— Je ne veux rien vous acheter, madame. Je suis le docteur Silver Smith, de l’Académie Royale, et je viens parler à M. Joé Lamp, le bourreau, je crois ?

Silver Smith tombait mal…

Dame Betty, à sa demande, roula des yeux effarés, do

— Le bourreau ?… M. Joé Lamp ?… Ah ! bien alors, je vous laisse. Causez-lui tout votre saoul. C’est lui, le voilà.

Et, très peu protocolaire, Dame Betty désigna Joé Lamp au visiteur.

La vieille bo

Il fallait bien que ce fût Joé Lamp qui s’avançât :

— Monsieur le professeur, commença-t-il, en quoi puis-je avoir l’ho

— Vous êtes bien le bourreau ?

— Oui, monsieur le professeur…

— C’est bien vous qui devez, demain, pendre Garrick ?

— Oui, monsieur le professeur…

— Eh bien, monsieur le bourreau, si je suis en ce moment dans votre boutique, c’est tout bo

Mais tandis que le Professeur parlait, la figure de Joé Lamp blêmit, exprima une agitation extrême :

— C’est que… commençait-il, monsieur le professeur, je ne sais, en vérité… Pour tout dire… Figurez-vous que…

— Qu’est-ce qu’il y a donc ? interrompait le médecin… Ma demande n’a rien d’extraordinaire, je pense ?

— Non, bien sûr… mais…

— Mais quoi ?…

— Mais j’ai déjà vendu le cadavre…

Un étranger eût, certes, été surpris de la discussion qui s’engageait ainsi entre l’exécuteur des hautes œuvres de la Justice anglaise, et le professeur de l’Académie Royale. Cette discussion n’avait pourtant rien de surprenant. Ainsi que l’avait a

Plus sévère que la loi française, peut-être moins inspirée des intérêts sacrés de la Science, la loi anglaise interdit, en effet, de façon générale, la dissection du corps humain. C’est ainsi que le titre et le diplôme du docteur en médecine peuvent fort bien, en Angleterre, s’obtenir sans que jamais les candidats aient eu l’occasion de se livrer à des travaux d’anatomie pratique.

Une seule exception existe à l’interdiction des dissections, la loi autorise expressément l’étude des cadavres de suppliciés. Et cette tolérance est, on le conçoit, largement exploitée par les médecins et les savants d’outre-Manche, qui, continuellement gênés dans leurs recherches par le rigorisme des lois, ne manquent pas d’acheter, souvent fort cher, le corps des misérables qu’on leur livre.

Malheureusement, Joé Lamp, ainsi qu’il était en train de le dire au professeur Silver Smith, avait déjà pris des engagements au sujet du corps de Garrick.